—Elle devait être du 10 ou du 11 mai.

—Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conservée?

—C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enlevée de la prison où j'étais, pendant une nuit—alors je comptais encore le temps—c'était pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule, me fit lever, et me lut un arrêt du Parlement qui me condamnait à passer le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fenêtre une lucarne grillée, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau. Je trouvais bien rude et bien injuste d'être en prison pour avoir essayé de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anéantit. En entendant lire le jugement, je tombai évanouie sur le plancher; je n'avais que vingt-sept ans. Combien d'années allais-je donc avoir à souffrir! Pendant mon évanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans une voiture. L'air, qui me frappa le visage à travers une fenêtre ouverte, me fit revenir à moi. J'étais assise entre deux exempts, dont chacun me tenait le poignet avec une petite chaîne. J'avais sur moi une robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je ne savais pas ce que c'étaient que les filles repenties, et j'ignorais où le couvent était situé. La voiture passa à travers une porte qui s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une voûte, entra dans une cour et s'arrêta près du tombeau dont vous m'avez tirée. Il y avait une ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts passa derrière moi. J'étais à demi morte: je ne fis aucune résistance. Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chaînes avec lesquelles on me tenait les poignets me fut passée autour du col, et le second exempt me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait librement. Dès qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans les ténèbres se mirent au travail; c'était deux maçons; ils muraient l'ouverture. Seulement alors je revins à moi. Je poussai un cri terrible et voulus m'élancer vers eux. J'étais retenue par le col. J'eus un instant l'idée de m'étrangler, et je tirai de toutes mes forces; les anneaux de ma chaîne m'entrèrent dans le col, mais comme la chaîne n'avait pas de nœud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma force, j'espérais que cette tension suffirait, mon souffle râlait, mes yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lâcha la chaîne, je me précipitai vers l'ouverture, mais les maçons avaient déjà eu le temps de la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains à travers l'ouverture, essayant de démolir cette bâtisse encore fraîche; un des maçons couvrit mes deux mains de plâtre, et l'autre posa une énorme pierre dessus. J'étais prise comme dans un piége. Je criai, je hurlai, j'envisageai d'un coup d'œil le nouveau supplice auquel j'allais être condamnée. Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais attachée au côté opposé à la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux mains scellées dans une muraille. Je demandai grâce. Un des maçons, sans me répondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent, j'arrachai de l'interstice mes deux mains à moitié écrasées, et j'allai tomber au-dessous de la lucarne, épuisée par le double effort que j'avais fait pour m'étrangler et pour empêcher les maçons de fermer l'ouverture. Pendant ce temps, leur œuvre ténébreuse et fatale s'accomplit. Quand je revins à moi, la porte de mon tombeau était murée, j'étais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement était mis à exécution.

Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me roulai dans mon tombeau en poussant des cris désespérés; pendant ces quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim; je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le cinquième jour, ma gorge brûlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'était mon consentement à la vie.

Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur laquelle on reviendrait certainement. Qu'il était impossible que sous le règne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV était toute-puissante, je me disais qu'il était impossible que l'on me punît, moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier qui l'avait assassiné, car son supplice à lui avait duré une heure, et Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'années devait durer le mien.

Mais cette espérance, elle aussi, avait fini par s'éteindre.

Quand je fus résolue à vivre, je demandai de la paille pour me coucher, mais la supérieure me répondit que le jugement portait que j'aurais pour nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement eût voulu que j'eusse de la paille pour lit, il l'eût mis dans son arrêt. On me refusa donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille.

J'avais espéré, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid était une mort assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou plutôt je m'évanouis, succombant à la rigueur du temps. Je me réveillai glacée, roidie, paralysée, mais je me réveillai.

Je vis renaître le printemps, je vis reparaître les fleurs, je vis reverdir les arbres, de douces brises pénétrèrent jusqu'à moi, et je leur exposai mon visage baigné de larmes. L'hiver semblait avoir tari en moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps, c'est-à-dire avec la vie.

Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mélancolie me pénétra le premier rayon de soleil qui, à travers ma lucarne, vint illuminer mon sépulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir et de le presser sur mon cœur; hélas! il m'échappait aussi fugitif que les espérances dont il semblait être le symbole.