Pendant les quatre premières années et une partie de la cinquième, je marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les enfants m'avaient jeté pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le cinquième hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que je vivais? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'oublier jusqu'à ceux qui me restaient à vivre.

Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer qu'une muraille humide, mes vêtements commencèrent à s'user; au bout de deux ans ils se déchirèrent comme du papier détrempé, puis ils tombèrent en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander d'autres; mais la supérieure me répondit que le jugement portait qu'on me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et à l'eau, mais pas à autre chose.

Je me dénudai peu à peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la première année j'avais eu tant de peine à supporter, vêtue d'une chaude robe de laine, je les subis nue ou à peu près. Je ramassais les lambeaux qui tombaient de mes vêtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur ma peau. Mais peu à peu, ils tombèrent les uns après les autres comme les écorces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des prêtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis, je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de l'humanité. Ils se mirent à rire. Depuis que j'étais nue, il en venait plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains.

Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale, à peu près comme vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins, je ne me sentais pas vivre.

Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture à l'heure habituelle. Je crus que c'était un oubli involontaire. J'attendis, le soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me répondit pas. La nuit, quoique souffrant déjà beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin, dès le jour, j'étais aux barreaux de ma fenêtre, pour voir venir ma nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses passèrent, j'appelai, mais elles ne se retournèrent même pas, elles disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on était résolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible nature que la nôtre! C'eût été un immense bonheur pour moi que la mort, j'en eus peur!

Cette seconde nuit-là, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant ces courts assoupissements, je fis des rêves terribles. J'éprouvais d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me réveillaient au bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour aller au-devant de ma nourriture; j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait pas. La journée s'écoula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier.

Inutile de dire que l'on ne vint point à mes cris.

Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus trouver le mot Dieu, qui, à cette heure, me vient si facilement à la bouche.

Le jour s'assombrit, l'ombre commença de se faire dans mon sépulcre, puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'éprouvais de telles angoisses, que je crus que c'était la dernière. Je ne criais plus, je n'en avais point la force, je râlais.

Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une seule m'échappât. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les parois de mon crâne, et en faire jaillir des millions d'étincelles. Enfin, minuit venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite à une pareille heure, arriva jusqu'à moi. Je me traînai jusqu'à ma lucarne, aux barreaux de laquelle je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas tomber, et je vis de la lumière sous la voûte d'abord, dans le parloir ensuite; puis cette lumière descendit dans la cour et se dirigea de mon côté. Un instant j'espérai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait la supérieure était un moine, tout fut fini: mes mains lâchèrent les barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'être soudées au fer, et j'allai m'asseoir où vous m'avez vue.