—Entre le père et le fils, répéta-t-il, avec un accent étrange; oui, j'y ai songé et bien souvent.
—Vous rappelez-vous le père, tout activité, faisant vingt lieues à cheval dans sa journée et jouant à la paume le soir; toujours debout, tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant, chassant du matin au soir, emporté dans tout, jouant pour gagner, trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagné, c'est vrai, mais ne pouvant s'empêcher de tricher; sensible des nerfs, souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours près des larmes; mobile jusqu'à la folie, mais mettant toujours le cœur de moitié dans ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait reçu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thérèse sur Satan, qui ne peut que haïr: il aimait.
—Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully étonné.
—Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voilà tout; mais je l'ai fort étudié. Mais, au contraire de lui, voyez son fils, lent comme un vieillard, morne comme un trépassé, ne marchant presque jamais, se tenant debout, mais immobile, près d'une fenêtre; regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans désir de gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne.
—Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise.
—Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualités; il a l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce sont deux éperons dont je l'aiguillonne et je le conduirais à la grandeur sans sa mère, sans cesse sur mon chemin pour défendre l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux éternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens à vous, mon maître, à vous que j'étudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens vous demander votre appui contre le mauvais génie qui fut votre ennemi autrefois et qui est le mien aujourd'hui.
—En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus puissant que le roi?
—Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets que les parricides frappèrent Henri IV?
—Ai-je dit les parricides, ou le parricide?
—Vous avez dit les parricides.