«Mon cher cardinal,

«Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise.

«Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter avec vous, pas avec d'autres.

«Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha?

«Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave, je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain de tenir personnellement vis à vis de vous les engagements que je prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais ne me dites pas: Le roi fera.

Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval, je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval.

«Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique; mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai à force de vin de Hongrie.

«Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai avec joie et orgueil,

«Votre affectionné,

«Gustave-Adolphe.»