En conséquence, la manoeuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour battit le branle-bas de combat.
On était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour qui répondait à notre défi.
De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.
Les trois bâtimens paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne et avaient l'air de suivre le même chemin; seulement ils étaient distancés à différens intervalles. Ainsi, la frégate française, qui se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la frégate anglaise, et à plus de deux lieues du vaisseau de ligne.
Bientôt cette distance diminua encore; car la frégate anglaise, voyant l'intention de son ennemie, ne conserva que les voiles strictement nécessaires à la manoeuvre, et attendit le choc dont elle était menacée.
Le capitaine français, voyant que le moment de l'action approchait, invita le prince à descendre à fond de cale, ou du moins à se retirer dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval et qui désirait profiter de l'occasion, demanda à demeurer sur le pont, promettant de rester appuyé au mât de misaine et de ne gêner en rien la manoeuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays qu'ils fussent, lui accorda sa demande.
On continua de s'avancer; mais, à peine eut-on fait la valeur d'une centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut à bâbord de la frégate anglaise; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de la frégate française, puis on entendit le coup, puis enfin on vit la légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissant et disparaître à travers la mâture, poussée qu'elle était par le vent qui venait de la France.
La partie était engagée par l'orgueilleuse fille de la Grande-Bretagne, qui, provoquée la première par le son du tambour, avait voulu répondre la première par le son du canon. Les deux bâtimens commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre; mais, quoique les canonniers français fussent à leur poste, quoique les mèches fussent allumées, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds affûts, semblassent demander à dire un mot à leur tour en faveur de la république, tout resta muet à bord, et l'on n'entendit d'autre bruit que l'air de la Marseillaise que continuait de siffloter le capitaine. Il est vrai que, comme c'était à peu près le seul air qu'il sût, il l'appliquait à toutes les circonstances; seulement, selon les tons où il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on pouvait reconnaître aux intonations si le capitaine était de bonne ou de mauvaise humeur, content ou mécontent, triste ou joyeux.
Cette fois, l'air avait pris en passant à travers ses dents une expression de menace stridente qui ne promettait rien de bon à messieurs les Anglais.
En effet, rien n'était d'un aspect plus terrible que ce bâtiment, muet et silencieux, s'avançant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme que celle de l'aigle, sur son ennemi, qui, de cinq minutes en cinq minutes, virant et revirant de bord, lui envoyait sa double bordée, sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles, les agrès et la mâture de la frégate française, parût lui faire un mal sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin, les deux bâtimens se trouvèrent presque bord à bord; la frégate venait de décharger sa bordée; elle donna l'ordre de virer pour présenter celui de ses flancs qui était encore armé; mais, au moment où elle s'offrait de biais à notre artillerie, le mot Feu! retentit; vingt-quatre pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fut emporté, deux mâts craquèrent et s'abattirent, et le bâtiment, frémissant de ses mâtereaux à sa quille, s'arrêta court dans sa manoeuvre, tremblant sur place et forcé d'attendre son ennemi.