Alors la frégate française vira de bord à son tour avec une légèreté et une grâce parfaites, et vint pour engager son beaupré dans les porte-haubans du mât d'artimon; mais, en passant devant son ennemie, elle la salua à bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit ou dix morts et une vingtaine de blessés.

Au même moment, on entendit le choc des deux bâtimens qui se heurtaient, et que les grappins attachaient l'un à l'autre de cette fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des deux.

Il y eut un moment de confusion horrible; Anglais et Français étaient tellement mêlés et confondus, qu'on ne savait lesquels attaquaient, lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la frégate anglaise comme un torrent qui se précipite, trois fois ils reculèrent comme une marée qui se retire. Enfin, à un quatrième effort, toute résistance parut cesser; le capitaine avait disparu, blessé ou mort. Chacun se rendait à bord de la frégate anglaise; le pavillon britannique protestait seul encore contre la défaite; un matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment, le cri: Au feu! retentit; le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu s'avançant vers la sainte-barbe.

Aussitôt Anglais et Français se précipitèrent pêle-mêle à bord de la frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs pieds et qui menaçait d'engloutir à la fois amis et ennemis. Des matelots, la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes des grappins et pour dégager le beaupré. Le capitaine emboucha son porte-voix et commanda la manoeuvre à l'aide de laquelle il espérait s'éloigner de son ennemie, et la belle et intelligente frégate, comme si elle eût compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en arrière. Au même instant, un fracas pareil à celui de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois se fit entendre; le bâtiment anglais éclata comme une bombe, chassant au ciel les débris de ses mâts, ses canons brisés et les membres dispersés de ses blessés et de ses morts. Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit, un vaste foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la mer, s'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui l'étreignait, enfin il fit trois tours sur lui-même et s'engloutit. Presque aussitôt une pluie d'agrès rompus, de membres sanglans, de débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout était fini, son ennemie avait cessé d'exister.

Il y eut un instant de trouble suprême pendant lequel personne ne fut sûr de sa propre existence, où les plus braves se regardèrent en frissonnant, et où l'on ne sut pas, tant la frégate française était proche de la frégate anglaise, si elle ne serait pas entraînée avec elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel.

Le capitaine reprit la premier son sang-froid; il ordonna de conduire les prisonniers à fond de cale, de descendre les blessés dans l'entre-pont et de jeter les morts à la mer.

Puis, ces trois ordres exécutés, il se retourna vers le vaisseau à trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter, avait gagné du chemin, et qui s'avançait chassant l'écume devant sa proue comme un cheval de course la poussière devant son poitrail.

Le capitaine fit réparer à l'instant même les avaries qui avaient atteint le corps du bâtiment, changea deux ou trois voiles déchirées par les boulets, remplaça les agrès coupés par des agrès neufs; puis, comprenant que son salut dépendait de la rapidité de ses mouvemens, il reprit chasse avec toute la vitesse dont son bâtiment était susceptible.

Mais si rapidement qu'eussent été exécutées ces manoeuvres, elles avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à profit, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent, reprenant sa course vers les Baléares, un point blanc apparut à l'avant du bâtiment de ligne, et presque aussitôt, passant à travers la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande voile et la voile de foc.

—Mille tonnerres! dit le capitaine; les brigands ont du vingt-quatre!