Voilà comment je fus obligé de quitter la très fidèle ville de Naples, qui n'en est encore qu'à sa trente-septième révolte; et cela pour avoir eu le malheur de rencontrer la bête noire de Sa Majesté le roi Ferdinand.

Cela prouve qu'il y a à Naples quelque chose de pire encore que les jettateurs:

Ce sont les mouchards.

XIX

L'Auberge de Sainte-Agathe.

C'en était fait, je devais quitter Naples. Le rêve était fini, la vision allait s'envoler dans les cieux. Je vous avoue, mes chers lecteurs, que, lorsque je vis disparaître Capo-di-Chino à ma gauche et le Champ-de-Mars à ma droite, lorsque, étendu sur les coussins de ma voiture, je me mis à songer tristement que, selon toutes les probabilités humaines, et grâce surtout à la bienveillante protection du marquis de Soval et à la justice éclairée du roi Ferdinand, je ne verrais plus ces merveilles, mon coeur se serra par un sentiment d'angoisse indéfinissable, des larmes me vinrent aux bords des paupières, et je me rappelai malgré moi le mélancolique proverbe italien: Voir Naples et mourir!

En m'éloignant de ce pays enchanté, j'éprouvais donc quelque chose de semblable à ce qui doit se passer dans l'âme de l'exilé disant un dernier adieu à sa patrie. Oui, je m'étais épris de tendresse, de sympathie et de pitié pour cette terre étrangère que Dieu, dans sa prédilection jalouse, a comblée de ses bienfaits et de ses richesses; pour cette oisive et nonchalante favorite dont la vie entière est une fête, dont la seule préoccupation est le bonheur; pour cette ingrate et voluptueuse sirène qui s'endort au bruit des vagues et se réveille aux chants du rossignol, et à qui le rossignol et les vagues répètent dans leur doux langage un éternel refrain de joie et d'amour, et traduisent dans leur musique divine les paroles du Seigneur: «A toi, ma bien-aimée, mes plus riches tapis de verdure et de fleurs; à toi mon plus beau pavillon d'or et d'azur; à toi mes sources les plus limpides et les plus fraîches; à toi mes parfums les plus suaves et les plus purs; à toi mes trésors d'harmonie; à toi mes torrens de lumière.» Hélas! pourquoi faut-il que l'homme, cet esclave envieux et stérile, s'attache à détruire partout l'oeuvre de Dieu; pourquoi tout paradis terrestre doit-il cacher un serpent!

Absorbé par ces idées passablement lugubres, je baissai la tête sur ma poitrine et je me laissai aller à ma rêverie. Jadin ronflait à mes côtés du sommeil des justes, avec cette différence cependant que la trompette des archanges ne l'aurait pas éveillé. Il avait lancé sa dernière malédiction sur les douaniers de Sa Majesté sicilienne, avait craché sur la barrière en guise d'adieu, et s'était endormi comme un homme qui n'a plus de comptes à rendre à sa conscience. Je voulus m'assurer si mes regrets bruyans n'avaient pas troublé le repos de mon camarade. J'attendis deux ou trois cahots de première force; Jadin subit l'épreuve sans sourciller, il aurait subi l'épreuve du canon tiré à bout d'oreille. Alors je fermai les yeux à mon tour, et je repassai dans mon esprit tous ces rians tableaux que j'avais admirés pour la première et pour la dernière fois de ma vie. Je ne sais combien de temps dura ma méditation ou mon rêve, je ne sais combien d'heures je restai dans cet engourdissement de l'âme qui n'est plus la veille, mais qui n'est pas encore le sommeil; ce que je sais très bien et dont je me souviens, Dieu merci, avec une grande précision de détails, c'est que j'en fus arraché brusquement par un accident survenu à notre voiture. L'essieu s'était brisé et nous étions dans une mare.

Cette fois Jadin était éveillé, non point par sa chute, comme on pourrait le croire, mais par la fraîcheur de l'eau qui venait de pénétrer ses vêtemens les plus intimes, et il jurait de toute l'indignation de son âme et de toute la force de ses poumons. Il pouvait être environ trois heures; la route était déserte; le postillon s'en était allé demander du secours.

Lorsque je dis que la route était déserte, je me trompe, car, en tournant la tête à gauche, je vis près de nous une espèce de petit lazzarone de douze à treize ans, crépu, hâlé, doré de reflets changeans, imitant à merveille le bronze florentin, les yeux noirs comme du charbon, les lèvres rouges comme du corail et les dents blanches comme des perles. Il était fièrement drapé dans des haillons qui auraient fait envie à Murillo, et nous regardait d'un air intelligent et réfléchi, sans daigner nous tendre la main ni pour nous aider, ni pour nous demander l'aumône. Dans un pays où la nudité presque complète est le privilége du mendiant et du lazzarone, et où tout homme du peuple, quels que soient ses besoins, n'aborde jamais l'étranger sans se croire le droit de mettre sa bourse à contribution, ce luxe de guenilles et ce silence de dédain ne furent pas sans me causer un certain étonnement.