—Vous piquez furieusement ma curiosité.

—Oui, mais il faut savoir s'y prendre, car, voyez-vous, mon grand-père tient plus à ses tableaux qu'à tous ses enfans; il verrait mes trois frères se casser le cou, mes trois soeurs se noyer, qu'il ne pousserait pas un cri, qu'il ne verserait pas une larme; moi-même, qu'il préfère à tous les autres parce que je porte son nom et que je serai peut-être un jour comme lui, je tomberais dans la gueule d'un ours ou dans le fond d'un précipice qu'il en serait médiocrement affligé; mais, s'il arrivait malheur à quelqu'un de ses tableaux, je crois qu'il en mourrait du coup, ou que tout au moins il en perdrait la raison.

—Je comprends cette passion d'artiste et d'antiquaire; mais que faut-il donc que je fasse pour mériter les bonnes grâces de votre respectable aïeul?

—D'abord il ne faudra pas trop lui dire du bien de ses tableaux, car il croirait que vous voulez les acheter et il vous ferait mettre à la porte.

—Soyez tranquille! j'en dirai du mal.

—Gardez-vous-en bien, il deviendrait furieux et pourrait bien avoir envie de vous faire jeter par la fenêtre.

—Diable! diable! Je n'en dirai rien du tout, alors.

—Je vous ai dit, monsieur, que mon grand-père est un vieillard, il faut lui pardonner quelque chose, reprit le petit lazzarone d'un ton grave et sentencieux qui contrastait singulièrement avec sa condition et son âge. Puis, comme s'il se fût ennuyé de jouer un rôle trop sérieux, il partit d'un grand éclat de rire et mesura en quatre bonds la distance qui nous séparait du sentier que nous devions prendre pour arriver à l'atelier rustique du vieux peintre de Sainte-Agathe. Je suivais avec quelque peine mon jeune guide, qui courait devant moi comme un chevreuil, en sautant fossés et barrières, en enjambant torrens et buissons, sans que rien pût arrêter son élan.

Au moment où nous passions sous un de ces berceaux de vigne si communs en Italie, l'enfant leva la tête, et me montra du doigt un très beau garçon de vingt à vingt-cinq ans qui se tenait gracieusement penché au bout d'une longue échelle, et coupait des sarmens avec un couteau recourbé qu'on appelle dans le pays roncillo.

—Bonjour, Vito, s'écria joyeusement mon gamin en secouant le pied de l'échelle.