—C'est lui, dit-il.
De mon côté, je reconnus le mendiant épirote à qui j'avais fait l'aumône le matin même. Je compris que j'étais perdu si je ne surveillais pas chacune de mes paroles. Je demandai, de la voix la plus calme que je pus prendre, ce qu'on me voulait et où l'on me conduisait; on me répondit en prenant le chemin de la prison, et arrivé à la prison, en m'enfermant dans un cachot.
A peine fus-je seul que je réfléchis à ma situation. Personne ne m'avait vu frapper Morelli, j'étais sûr de Lena comme de moi-même. Je n'avais point été pris sur le fait, je résolus de me renfermer dans la dénégation la plus absolue.
J'aurais bien pu dire qu'en sortant de chez Lena j'avais été attaqué et que je n'avais fait que me défendre. Ainsi peut-être je changeais la peine de mort en prison, mais je perdais Lena. Je n'y songeais même point.
Le lendemain, un juge et deux greffiers vinrent m'interroger dans ma prison. Morelli n'était pas mort sur le coup; c'était lui qui avait dit mon nom au chef de la patrouille survenue pendant notre lutte; il avait affirmé sur le crucifix m'avoir parfaitement reconnu, et il avait rendu le dernier soupir.
Je niai tout; j'affirmai que je ne connaissais Lena que pour l'avoir rencontrée comme on rencontre tout le monde, au spectacle, à la promenade, chez le gouverneur; j'étais resté chez moi toute la soirée, et je n'en étais sorti qu'au moment où j'avais été arrêté. Comme nos maisons ont rarement des concierges, et que chacun entre et sort avec sa clef, personne sur ce point ne put me donner de démenti.
Le juge donna l'ordre de me confronter avec le cadavre. Je sortis de mon cachot, et l'on me conduisit chez Lena. Je sentis que c'était là où j'aurais besoin de toute ma force: je me fis un front de marbre, et je résolus de ne me laisser émouvoir par rien.
En traversant le corridor, je vis la place de la lutte: une petite glace était cassée par la balle du pistolet, le tapis avait conservé une large tache de sang; elle se trouvait sur mon chemin, je ne cherchai point à l'éviter, je marchai dessus comme si j'ignorais ce que c'était.
On me fit entrer dans la chambre de Lena: le cadavre était couché sur le lit, la figure et la poitrine découvertes; une dernière convulsion de rage crispait sa figure; sa poitrine était traversée par la blessure qui l'avait tué. Je m'approchai du lit d'un pas ferme; on renouvela l'interrogatoire, je ne m'écartai en rien de mes premières réponses. On fit venir Lena.
Elle s'approcha pâle, mais calme; deux grosses larmes silencieuses roulaient sur ses joues, et pouvaient aussi bien venir de la douleur qu'elle éprouvait d'avoir perdu son mari, que de la situation où elle voyait son amant.