J'allai au cadavre, je le soulevai; il était roide et froid.

—Mais parce qu'il est mort, dis je.—Mort! répéta le bourreau. Mort! ah! diable! c'est bien pis; alors sauvons-nous, monsieur l'abbé, sauvons-nous.

Et il se leva.

—Non, par ma foi! dit-il, j'aime encore mieux rester, il n'aurait qu'à se relever et à courir après moi. Vous, au moins, qui êtes un saint homme, vous me défendrez.—Mon ami, dis-je à l'exécuteur en le regardant fixement, il y a quelque chose ià-dessous. Vous me demandiez tout à l'heure ce que je venais faire ici à cette heure. A mon tour, je vous demanderai: Que veniez-vous faire ici, vous?—Ah! ma foi, monsieur l'abbé, il faudra toujours bien que je vous le dise, en confession ou autrement Eh bien! je vais vous le dire autrement. Mais attendez donc...

Il fit un mouvement en arrière.

—Quoi donc?—Il ne bouge pas là-bas?—Non, soyez tranquille, le malheureux est bien mort.—Oh! bien mort... bien mort... n'importe! Je vais toujours vous dire pourquoi je suis venu, et, si je mens, il me démentira, voilà tout.—Dites.

—Il faut vous dire que ce mécréant-là n'a pas voulu entendre parler de confession. Il disait seulement de temps en temps: «L'abbé Moulle est-il arrivé?» On lui répondait: «Non, pas encore.» Il poussait un soupir; on lui offrait un prêtre, il répondait: «Non! l'abbé Moulle... et pas d'autre.»

—Oui, je sais cela.

—Au pied de la tour de Guinette, il s'arrêta: Regardez donc, me dit-il, si vous ne voyez pas venir l'abbé Moulle.—Non, lui dis-je. Et nous nous remîmes en chemin. Au pied de l'échelle, il s'arrêta encore.—L'abbé Moulle ne vient pas? demanda-t-il.—Eh non! que l'on vous dit. Il n'y a rien d'impatientant comme un homme qui vous répète toujours la même chose.—Allons! dit-il.—Je lui passai la corde au cou. Je lui mis les pieds contre l'échelle, et lui dis: Monte. Il monta sans trop se faire prier; mais, quand il fut arrivé aux deux tiers de l'échelle:—Attendez, me dit-il, que je m'assure que l'abbé Moulle ne vient pas.—Ah! regardez, lui dis-je, ça n'est pas défendu. Alors il regarda une dernière fois dans la foule; mais, ne vous voyant pas, il poussa un soupir. Je crus qu'il était résolu et qu'il n'y avait plus qu'à le pousser; mais il vit mon mouvement.—Attends, dit-il.—Quoi encore?—Je voudrais baiser une médaille de Notre-Dame, qui est à mon cou.—Ah! pour cela, lui dis-je, c'est trop juste; baise. Et je lui mis la médaille contre les lèvres.—Qu'y a-t-il donc encore? demandai-je.—Je veux être enterré avec cette médaille.—Hum! hum! fis-je, il me semble que toute la défroque du pendu appartient au bourreau. —Cela ne me regarde pas, je veux être enterré avec ma médaille.—Je veux! je veux! comme vous y allez!—Je veux, quoi! La patience m'échappa; il était tout prêt, il avait la corde au cou, l'autre bout de la corde était au crochet.—Va-t'en au diable! lui dis je. Et je le lançai dans l'espace. —Notre-Dame, ayez pi...—Ma foi, c'est tout ce qu'il put dire; la corde étrangla à la fois l'homme et la phrase. Au même instant, vous savez comme cela se pratique, j'empoignai la corde, je sautai sur ses épaules, et han! han! tout fut dit. Il n'eut pas à se plaindre de moi, et je vous réponds qu'il n'a pas souffert.

—Mais tout cela ne dit pas pourquoi tu es venu ce soir.—Oh! c'est que voilà ce qui est le plus difficile à raconter.—Eh bien! je vais te le dire, moi: tu es venu pour lui prendre sa médaille.—Eh bien! oui, le diable m'a tenté. Je me suis dit: Bon! bon! tu veux; c'est bien aisé à dire, cela; mais, quand la nuit sera venue, sois tranquille, nous verrons. Alors, quand la nuit a été venue, je suis parti de la maison. J'avais laissé mon échelle aux alentours; je savais où la retrouver. J'ai été faire une promenade; je suis revenu par le plus long, et puis, quand j'ai vu qu'il n'y avait plus personne dans la plaine, quand je n'ai plus entendu aucun bruit, je me suis approché du gibet, j'ai dressé mon échelle, je suis monté, j'ai tiré le pendu à moi, je lui ai décroché sa chaîne, et...—Et quoi?—Ma foi! croyez moi si vous voulez: au moment où la médaille a quitté son cou, le pendu m'a pris, a retiré sa tête du noeud coulant, a passé ma tête à la place de la sienne, et, ma foi! il m'a poussé à mon tour, comme je l'avais poussé, moi. Voilà la chose.—Impossible! vous vous trompez.—M'avez vous trouvé pendu, oui ou non?—Oui.—Eh bien! je vous promets que je ne me suis pas pendu moi-même. Voilà tout ce que je puis vous dire.