Il se tut.

—Quoi qu'il doive arriver, Grégoriska, repris-je, je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire.—Eh bien! écoutez, dit-il, et surtout ne vous effrayez pas. Dans votre pays, comme en Hongrie, comme dans notre Roumanie, il existe une tradition.

Je frissonnai, car cette tradition m'était revenue à la mémoire.

—Ah! dit-il, vous savez ce que je veux dire?—Oui, répondis-je, j'ai vu, en Pologne, des personnes soumises à cette horrible fatalité.—Vous voulez parler des vampires, n'est-ce pas?—Oui, dans mon enfance, j'ai vu déterrer, dans le cimetière d'un village appartenant à mon père, quarante personnes mortes en quinze jours, sans que l'on pût deviner la cause de leur mort. Dix-sept ont donné tous les signes du vampirisme, c'est-à-dire qu'on les a retrouvés frais, vermeils, et pareils à des vivants; les autres étaient leurs victimes.—Et que fit-on pour en délivrer le pays?

—On leur enfonça un pieu dans le coeur, et on les brûla ensuite.—Oui, c'est ainsi que l'on agit d'ordinaire; mais, pour nous, cela ne suffit pas. Pour vous délivrer du fantôme, je veux d'abord le connaître, et, de par le ciel, je le connaîtrai. Oui, et, s'il le faut, je lutterai corps à corps avec lui, quel qu'il soit.—Oh! Grégoriska, m'écriai-je, effrayée.—J'ai dit: quel qu'il soit, et je le répète. Mais il faut, pour mener à bien cette terrible aventure, que vous consentiez à tout ce que je vais exiger de vous.—Dites.—Tenez-vous prête à sept heures. Descendez à la chapelle; descendez-y seule; il faut vaincre votre faiblesse, Hedwige, il le faut. Là, nous recevrons la bénédiction nuptiale. Consentez-y, ma bien-aimée; il faut, pour vous défendre, que, devant Dieu et devant les hommes, j'aie le droit de veiller sur vous. Nous remonterons ici, et alors nous verrons.—Oh! Grégoriska, m'écriai-je, si c'est lui, il vous tuera.—Ne craignez rien, ma bien-aimée Edwige. Seulement, consentez.—Vous savez bien que je ferai tout ce que vous voudrez, Grégoriska.—A ce soir, alors.—Oui, faites de votre côté ce que vous voulez faire, et je vous seconderai de mon mieux, allez.

Il sortit. Un quart d'heure après, je vis un cavalier bondissant sur la route du monastère; c'était lui!

A peine l'eus-je perdu de vue que je tombai à genoux, et que je priai comme on ne prie plus dans vos pays sans croyance, et j'attendis sept heures, offrant à Dieu et aux saints l'holocauste de mes pensées; je ne me relevai qu'au moment où sonnèrent sept heures.

J'étais faible comme une mourante, pâle comme une morte. Je jetai sur ma tête un grand voile noir, je descendis l'escalier, me soutenant aux murailles, et me rendis à la chapelle sans avoir rencontré personne.

Grégoriska m'attendait avec le père Bazile, supérieur du couvent de Hango. Il portait au côté une épée sainte, relique d'un vieux croisé qui avait pris Constantinople avec Ville-Hardouin et Beaudoin de Flandre.

—Hedwige, dit-il en frappant de la main sur son épée, avec l'aide de Dieu, voici qui rompra le charme qui menace votre vie. Approchez donc résolument, voici un saint homme qui, après avoir reçu ma confession, va recevoir nos serments.