Del Pozzo lui écrivait de son exil à Londres: «Les moyens termes et les mesures incomplètes ne servent à rien et n’avancent rien en politique; LE PIÉMONT VEUT UN ROI CONSTITUTIONNEL

Un autre patriote, qui gardait l’anonyme, lui écrivait:

«Mettez-vous à la tête de la nation, écrivez sur votre bannière: UNION, LIBERTÉ, INDÉPENDANCE. Déclarez-vous le vengeur et l’interprète du droit populaire. Intitulez-vous le régénérateur de l’Italie; délivrez-la des barbares, bâtissez l’avenir, donnez un nom à un siècle, fondez une ère qui date de vous. Soyez le Napoléon de la liberté italienne. Jetez à l’Autriche, avec votre gant, le nom de l’Italie: ce vieux nom fera des prodiges; appelez-en à tout ce qu’il y a de grand et de généreux dans la Péninsule. Une jeunesse ardente, courageuse, sollicitée par les deux passions qui font les héros, la haine et la gloire, vit depuis longtemps dans un seul penser, et ne soupire qu’après le moment de le mettre en action; appelez-la aux armes, mettez les villes et les forteresses sous la garde des citoyens; et, libre ainsi de tout autre soin que celui de vaincre, donnez-lui l’impulsion. Réunissez à vous tous ceux que la renommée a proclamés grands d’intelligence, forts de courage, purs d’avarice, exempts de basses ambitions. Inspirez, enfin, la confiance à la multitude, en effaçant tous doutes sur vos intentions et en invoquant l’aide de tous les hommes libres. Sire, je vous dis la vérité: les hommes libres attendent votre réponse par des actions; mais, quelles qu’elles soient, tenez pour certain que la postérité proclamera en vous le premier des hommes ou le dernier des tyrans italiens. Choisissez!»

Ce qui fait véritablement des rois les élus du Seigneur, c’est qu’ils soient ceux à qui l’on écrit de pareilles lettres; si le roi Charles-Albert eût suivi les avis de son correspondant anonyme, il eut, à coup sûr, commencé par Goïto,—mais il est probable qu’il n’eût point fini par Novare.

Charles-Albert jeta la lettre au feu et, au lieu de marcher dans le large chemin qui lui était ouvert, s’engagea dans l’étroit sentier d’une tortueuse politique.

A partir de ce moment, divorce fut prononcé entre le roi de Sardaigne et la Jeune Italie.

La Jeune Italie! C’est vers cette époque que furent, pour la première fois, prononcés ces trois mots.

De quoi se composait-elle, alors? De Joseph Mazzini, l’infatigable promoteur de l’unité italienne, sur la tête duquel l’Italie a mis d’abord la couronne de lauriers de la victoire, et met aujourd’hui la couronne d’épines de l’ingratitude. Joseph Mazzini, à peine connu à cette époque par quelques publications patriotiques, tourmenté par la police de Milan, s’était réfugié à Marseille, où il posait les premières pierres de l’œuvre immense entreprise par lui, en envoyant avec mille difficultés en Piémont les numéros de sa Jeune Italie.

Les nobles et les prêtres piémontais, qui s’étaient emparés de l’esprit de Charles-Albert, tremblèrent en entendant sonner le tocsin de la pensée. Depuis deux ans qu’ils avaient pris racine à la cour, ils avaient pu déjà mesurer leur puissance; et cependant ils connaissaient le roi Charles-Albert, son immense soif de popularité et, bien qu’il fraternisât ostensiblement avec l’Autriche, ils avaient peur qu’un jour ne se réveillât en lui, nous ne dirons pas quelque levain de libéralisme, mais quelque éclair d’ambition.

On savait que Charles-Albert, dans ses nuits fiévreuses, comme en ont les rois, rêvait le trône d’Italie. Or, ce trône, il n’y pouvait monter qu’en donnant la main à la Révolution; le trône d’Italie était à la nomination non des rois, mais des peuples.