J’avais peu entendu parler de la secte de Saint-Simon; seulement, je savais que ces hommes étaient les apôtres persécutés d’une religion nouvelle. Je me rapprochai de leur chef et m’ouvris à lui comme patriote italien.

Alors, pendant ces nuits transparentes de l’Orient, qui, ainsi que le dit Chateaubriand, ne sont pas les ténèbres, mais seulement l’absence du jour, sous ce ciel tout constellé d’étoiles, sur cette mer dont l’âpre brise semble pleine d’aspirations généreuses, nous discutâmes, non-seulement les étroites questions de nationalité dans lesquelles s’était jusqu’alors enfermé mon patriotisme,—questions restreintes à l’Italie, à des discussions de province à province,—mais encore la grande question de l’humanité.

D’abord l’apôtre me prouva que l’homme qui défend sa patrie ou qui attaque la patrie des autres, n’est qu’un soldat pieux dans la première hypothèse,—injuste dans la seconde;—mais que l’homme qui, se faisant cosmopolite, adopte la seconde pour patrie, et va offrir son épée et son sang à tout peuple qui lutte contre la tyrannie, est plus qu’un soldat: c’est un héros.

Il se fit alors dans mon esprit des lueurs étranges, à la clarté desquelles je vis, dans un navire, non plus le véhicule chargé d’échanger les produits d’un pays contre ceux d’un autre, mais le messager ailé portant la parole du Seigneur et l’épée de l’archange. J’étais parti avide d’émotions, curieux de choses nouvelles, et me demandant si cette vocation irrésistible que j’avais cru tout simplement d’abord être celle d’un capitaine au long cours, n’avait pas pour moi des horizons encore inaperçus.

Ces horizons, je les entrevoyais à travers le vague et lointain brouillard de l’avenir.

V
LES ÉVÉNEMENTS DE SAINT-JULIEN

Le bâtiment sur lequel je revins cette fois d’Orient avait pour destination le port de Marseille.

En arrivant à Marseille, j’y appris la révolution avortée du Piémont et les fusillades de Chambéry, d’Alexandrie et de Gênes.

A Marseille, je me liai avec un nommé Cové.—Cové me mena chez Mazzini.

J’étais loin de me douter alors de la longue communauté de principes qui m’unirait un jour à ce dernier. Nul ne connaissait encore le persistant, l’obstiné penseur à qui l’Italie nouvelle doit sa laborieuse régénération, et que rien ne décourage dans l’œuvre sainte qu’il a entreprise, pas même l’ingratitude.