Le carbonarisme, qui seul était appelé à donner des fruits, croissait cependant vigoureusement dans les Romagnes: il s’était réuni à la secte des guelfes, qui avait fait son siége à Ancône, et s’appuyait au bonapartisme.
Lucien était élevé au grade de grande lumière; dans les réunions secrètes, on démontrait la nécessité d’arracher le pouvoir des mains des prêtres, on invoquait le nom de Brutus, et l’on préparait les esprits à la république.
Dans la nuit du 24 juin 1819, le mouvement éclata: il eut l’issue funeste qu’ont d’habitude les premières tentatives de ce genre; toute religion qui doit avoir des apôtres, commence par avoir des martyrs. Cinq carbonari furent fusillés, les autres condamnés aux galères perpétuelles; quelques-uns, jugés moins coupables, furent enfermés pour dix ans dans une forteresse.
Alors la secte, devenue plus prudente, changea de nom et s’appela la Société latine.
Dans le même moment, la même société conspirait en Lombardie, et étendait ses ramifications dans les autres provinces d’Italie. Au milieu d’un bal donné à Rovigo par le comte Porgia, le gouvernement autrichien fit arrêter plusieurs personnes, et, le lendemain, déclara coupable de haute trahison toute personne qui se ferait affilier au carbonarisme. Mais là où le mouvement fut le plus violent, ce fut à Naples. Coletta affirme, dans son histoire, que les affiliés du royaume montaient au chiffre énorme de six cent quarante-deux mille; et, selon un document de la chancellerie aulique de Vienne, il serait resté au-dessous de la vérité. «Le nombre des carbonari, dit ce document, monte à plus de huit cent mille dans le royaume des Deux-Siciles, et il n’y a ni police, ni vigilance qui puisse arrêter un tel débordement; il serait donc insensé de demander qu’on l’anéantît[2]».
[2] Storia d’Italia,—la Farina.
En même temps que se faisait le mouvement de Naples, Riego, autre martyr qui a laissé un chant de mort devenu depuis un chant de victoire, levait, le 1er janvier 1820, la bannière de la liberté, et un décret de Ferdinand VII annonçait que la volonté du peuple s’étant manifestée, le roi s’était décidé à jurer la constitution proclamée par les cortès générales et extraordinaires en 1812.
Les prisons, en s’ouvrant, donnèrent un ministère à l’Espagne.
Ferdinand Ier de Naples, en sa qualité d’infant d’Espagne, dut, tout en restant souverain absolu, jurer obéissance à la constitution espagnole. Ce fut alors comme un tremblement de terre dans la Calabre, dans la Capitanate et à Salerne. Le gouvernement napolitain, faible, incertain, soupçonneux, décréta quelques réformes insuffisantes, qui n’empêchèrent point le général Pepe de faire de son côté sa révolution. Naples eut, comme en 1798, son gouvernement provisoire et sa chambre de représentants.
Ce fut quelque temps après qu’éclata à son tour la révolution piémontaise. Le matin du 10 mars, le capitaine comte Palma faisait prendre les armes au régiment de Gênes et poussait ce cri: «Le roi et la constitution espagnole!» Le lendemain, un gouvernement provisoire était établi au nom du royaume d’Italie; il déclarait la guerre à l’Autriche.