Nous revînmes le soir à la ville; mais ce fut pour livrer un nouvel assaut.

Le 7 mai, nous étions arrivés à minuit, sous des torrents de pluie. Le bataillon Manara avait reçu pour logement un couvent d’augustins; mais les moines n’avaient pas voulu lui ouvrir; et, fatigués et ruisselants, les républicains frappèrent vainement à la porte, pendant une heure et par un vent glacial. Enfin, la patience des bersaglieri, si grande qu’elle fût, se lassa; on fit venir les sapeurs, et la porte du couvent fut enfoncée.

Quoique, ce soir-là, les soldats, horriblement las, fussent furieux d’un semblable accueil, quoique le général dît parfaitement et ne laissât point ignorer à ses hommes qu’il faisait aussi bien la guerre aux moines hostiles à la république qu’aux Napolitains, les exhortations de Manara et de ses officiers parvinrent à calmer nos soldats et à empêcher tous les désordres auxquels on pouvait s’attendre en pareille occasion. On se coucha tranquillement sur le pavé des corridors, et l’on chercha, dans un court repos, la force de supporter de nouvelles fatigues.

Par bonheur, la fatigue que nous donnèrent les Napolitains ne fut pas grande.

Or, le soir de la bataille, les bersaglieri regagnèrent leur couvent et le trouvèrent de nouveau fermé. Il fallut de nouveau recourir, pour entrer, à la hache des sapeurs.

Les frères s’étaient enfuis, cette fois. Ils n’avaient pas pu croire que des républicains fussent si peu rancuniers, et ils craignaient que la douceur dont nous avions fait montre ne fût un piége et ne cachât quelque sinistre retour.

Aussi, en fuyant, les frères avaient-ils emporté avec eux les clefs de leurs cellules. Pour avoir les couvertures et les objets nécessaires à un campement, si modeste qu’il fût, on dut enfoncer quelques portes. Par bonheur, les sapeurs n’étaient pas loin. Ces portes enfoncées, l’exemple fut contagieux; au lieu de se contenter, comme la première fois, du pavé des corridors, les soldats voulurent avoir, ceux-ci des matelas, ceux-là des couchettes; les chefs, lassés de faire de la morale, suivirent le mauvais exemple et prirent les cellules. En moins d’une demi-heure, le couvent fut sens dessus dessous; à peine eut-on le temps de poser des sentinelles à l’église, à la cave et à la bibliothèque.

Au reste, il n’y avait rien à prendre; les frères n’avaient laissé que les gros meubles, dont aucun ne pouvait se mettre dans un sac; mais bon nombre de paysans, qui avaient excité nos soldats à ce bouleversement, profitaient du désordre, et, comme les fourmis, se mettaient à trois ou quatre, afin d’emporter les morceaux trop gros pour un seul.

Beaucoup des nôtres, peu religieux, couraient par tout le couvent, heureux, une fois pour toutes, d’avoir affaire à des moines. L’un sortait d’une cellule avec un large chapeau de dominicain sur la tête, l’autre se promenait gravement dans les corridors avec une longue robe blanche sur son uniforme. Tous parurent à l’appel avec un énorme cierge allumé à la main, et, pendant toute la nuit du 9 au 10, en l’honneur de notre victoire sur les Napolitains, le couvent fut splendidement illuminé.

La correspondance des pauvres frères ne fut pas plus respectée que le reste, et plus d’une lettre fut apportée en triomphe et lue à haute voix par les soldats, qui eût fait rougir jusqu’aux oreilles les chastes fondateurs de l’ordre[4].