En temps de calamité, on les voit tout à coup surgir, guider les masses et s’exposer avec fermeté au choc des fortunes contraires. Alors la reconnaissance du monde les désigne sous les noms d’Arnoldo de Mescia, de Savonarole, de Cola di Riezzo, de Masaniello, de Joseph de Lesi et de Ciceravacchio.

Ces hommes-là naissent toujours pauvres dans la classe populaire, de cette classe qui, dans les époques désastreuses, est toujours la privilégiée de la souffrance; mais, en gémissant, elle médite; en rêvant, elle espère; en souffrant, elle travaille.

Angelo Brunetto, je l’ai dit, était un de ces êtres; rien ne lui a manqué pour la consécration de la mission reçue, pas même le martyre.

Pendant tout le siége de Rome, il fut le drapeau vivant du peuple. Applaudi, recherché, accueilli par ses compagnons comme une autorité, il était le véritable primus inter pares; mais, malgré ses triomphes, il n’en resta pas moins modeste, vivant comme il avait toujours vécu; franc, loyal, honnête, il devait son aisance à son travail, l’affection de ses concitoyens à son affable probité, et l’estime du pape lui-même, auquel il rendit de grands services au jour des émeutes, à sa charité pour les puissants, une des vertus les plus rares chez les faibles, quand ils sont appelés à prendre la place des forts.

Il était né à Rome en 1802, dans le quartier de Rijutta. Comme il était gros, gras et rubicond dans son enfance, sa mère lui donna le sobriquet de Ciceravacchio, ce qui, dans le patois du peuple romain, veut dire florissant, plein de santé.

En grandissant, cette vigueur promise par l’enfant se développa chez l’homme. C’était le titre que Brunetto reproduisait le plus fréquemment. Il avait, lorsque je le connus en 1849, toute une barbe blonde qui commençait à grisonner, des cheveux longs et bouclés, le cou gros et court, la poitrine large, la taille haute, le port assuré. Jamais un malheureux, entrant chez lui la main étendue, n’en sortit la main vide; mais aussi, jamais ne vit-on son nom sur ces listes de souscription bien plus destinées à glorifier les souscripteurs qu’à soulager les malheureux.

Dans les inondations du Tibre, toujours si fréquentes à Rome, le premier toujours il se faisait batelier pour porter des vivres et des paroles de consolation à ses compatriotes emprisonnés par les flots. Le brave homme m’adorait. Quand j’avais besoin de travailleurs pour les officiers du génie, je n’avais qu’à lui faire un signe: il arrivait avec deux cents, trois cents, quatre cents hommes; je lui donnais, sur le ministère, des bons dont il ne toucha point un seul. A mon départ de Rome, il me suivit avec ses deux enfants, prit, avec Ugo Bassi, terre à la Messola, puis s’achemina avec ses deux fils dans une direction opposée à la mienne.

A sa date, je raconterai son double martyre comme père et comme citoyen.

J’ai nommé deux ou trois fois notre chapelain Ugo Bassi. Consacrons aussi quelques pages à celui-là. Elles sont à leur place le soir et la nuit d’une bataille qui avait donné une si rude besogne à sa douce piété.

Pour nos blessés, Ugo Bassi, jeune, beau, éloquent, était véritablement l’ange de la mort.