Le général regarda fort tranquillement les avant-postes ennemis, puis descendit sans rien dire.

Le lendemain, je trouvai mon belvédère blindé avec des sacs de terre. Je demandai qui avait donné cet ordre.

—Le ministre de la guerre, me répondit-on.

Il n’y avait pas moyen d’aller contre un ordre du ministre de la guerre.

Cette rage des artilleurs français de cribler mon pauvre quartier général de boulets, de balles et d’obus, amenait parfois des scènes amusantes.

Un jour, c’était le 6 ou 7 juin, je crois, mon ami Vecchi, qui était tout à la fois acteur et historien du drame que nous représentons, vint me voir à l’heure du dîner; comme j’avais du monde, je m’étais fait envoyer de Rome un dîner tout prêt, dans une caisse de fer-blanc. Je vis que l’aspect de notre menu tentait Vecchi. Je lui offris, en conséquence, de partager notre dîner. Le général Avezzana et Constantino Rita en étaient. Nous nous assîmes à terre dans le jardin. Les boulets secouaient tellement la maison, que, pour manger sur une table, il eût fallu un de ces appareils comme on en met sur les tables des navires, les jours de gros temps. Au beau milieu du dîner, une bombe tombe à un mètre de nous. Tout le monde décampe; Vecchi allait faire comme les autres, mais je le retins par le poignet; il était membre de l’Assemblée.

—Père conscrit, lui dis-je en riant, reste sur ta chaise curule!

La bombe éclata comme j’en étais sûr, c’est-à-dire du côté opposé à celui où nous étions; nous en fûmes quittes pour être couverts de poussière, nous et notre dîner.

Vecchi avait bien fait de profiter du repas que je lui avais offert; nous ne dînions pas tous les jours. Quelquefois les marmitons du restaurant, épouvantés par le bruit des mortiers français, par la fusillade des chasseurs de Vincennes, et surtout par les cadavres qu’ils rencontraient sur leur chemin, s’arrêtaient en route, n’osant aller plus loin; alors le premier venu s’emparait de notre festin et se l’adjugeait. Un jour, un de mes soldats, nommé Casanova, me fit à trois heures du matin un macaroni. Depuis quarante-huit heures, j’avais vécu d’une tasse de café au lait et de deux ou trois bouteilles de bière.

Au reste, c’était toujours à Vecchi qu’arrivaient les aventures dans le genre de celle que je viens de raconter. Un autre jour, comme il avait son rapport à me faire,—depuis deux jours, il était de garde avancée à la vigne Costabili, on nommait ainsi une des cassines que nous avions aux environs de la villa Corsini,—il me trouva dînant, à table. Cette fois, MM. les artilleurs avaient la bonté de me donner un peu de relâche. Devant moi était un risotto des plus appétissants. Je fis une place à Vecchi à côté de moi, et je l’invitai à partager mon dîner.