Mais, comme il allait s’asseoir, Manara l’arrêta.

—N’en fais rien, Vecchi, lui dit-il. Voilà trois jours de suite que les officiers invités par le général sont tués sans avoir le temps de faire leur digestion.

Et, en effet, Davio, Rozat et Panizzi venaient d’être tués dans les conditions signalées par Manara. Mais le fumet du risotto fut plus puissant que la menace de Manara.

—Bon! dit Vecchi, cela cadre à merveille avec une prédiction que l’on m’a faite.

—Laquelle? demanda Manara.

—Dans mon enfance, une bohémienne m’a tiré mon horoscope. Elle m’a prédit que je mourrais à Rome, à l’âge de trente-six ans et très-riche. En 1838, dans un voyage que je fis à pied de Naples à Salerne, près de Sarno, je poursuivis dans un champ de coton une gitana de dix-huit ans, dont je voulais absolument baiser les beaux yeux. Elle se défendit avec son couteau; j’opposai à l’arme offensive une arme défensive: c’était un bel écu tout neuf. En prenant l’écu, elle me prit la main, et m’annonça que je mourrais à Rome, à l’âge de trente-six ans et très-riche. Je suis dans ma trente-sixième année; sans être très-riche, je le suis trop pour un homme qui va mourir. Mais je suis fataliste comme un mahométan. Ce qui est écrit est écrit. Donnez-moi du risotto, général.

Nous rîmes de l’histoire de Vecchi. Mais Manara gardait son sérieux, en disant:

—C’est égal, Vecchi, je ne serai tranquille que quand la journée sera passée.

Puis, se retournant vers moi:

—Pour Dieu, général, dit-il, ne l’envoyez nulle part aujourd’hui!