Garibaldi se leva, le genou droit enflé et le coude gauche endolori par les rhumatismes attrapés en Amérique; il ne put chausser sa botte et mit son bras en écharpe.

Après une demi-heure de marche, nos chevaux refusèrent d’aller plus avant. Nous gravissions en effet une montée escarpée que la gelée de la nuit avait rendue glissante comme un miroir.

Pendant une lieue, nos bêtes marchèrent sur nos manteaux, que nous étendions devant elles; nous traversâmes ensuite une plaine couverte de neige, nous en avions jusqu’au poitrail de nos chevaux; pour me réchauffer, je mis pied à terre et j’allai m’informer de la santé du général, qui chevauchait devant moi, un pied chaussé seulement; l’autre n’était couvert que par un bas de coton.

—Eh bien, lui demandai-je, comment allons-nous, général?

Il me salua avec ce sourire caressant qui est habituel à sa nature forte et sereine, et me dit:

—Merci, je me porte à merveille.

Comme je marchais à ses côtés, sans doute pour se distraire des douleurs cuisantes qui mordaient sa chair, sans en atteindre la sensibilité, il me montra du geste l’aspect grandiose de cette nature sauvage. En effet, nous nous trouvions au milieu de montagnes bizarres dont les cimes rocheuses ressemblaient à des châteaux forts bâtis par des Titans.

Partout des blocs de rochers minés par les siècles et détachés des sommets, qui avaient roulé dans des vallées étroites et escarpées et dans le lit d’un torrent qui écumait, terrible, bruyant et limoneux; çà et là, quelques rares maisons cachées dans des massifs de chênes, de hêtres, de châtaigniers, de sapins, se révélant par les fumées blanchâtres qui sortaient de leurs cheminées.

Ce paysage à la Salvator Rosa, assombri par la tourmente et rendu plus menaçant encore par le sifflement du vent, exalta l’âme de Garibaldi.

—C’est ici, dit-il, que je voudrais rencontrer l’armée tout entière de Radetzki; nos braves légionnaires ne laisseraient pas retourner un de ses soldats à Vienne; ici, nous vengerions Varus et nos frères morts dans la forêt de Teutberg.