Parmi ces deux mille cinq cents hommes se trouvaient le bataillon de bersaglieri de Manara, rentré dans le plein exercice de ses droits (qui, du reste, n’avaient pas été aliénés à l’endroit du roi de Naples), les douaniers, la légion universitaire, deux compagnies de la garde nationale mobile et quelques autres corps de volontaires.

Le rendez-vous avait été donné sur la place du Peuple. A six heures, Garibaldi était arrivé.

Un jeune Suisse, de la Suisse allemande, qui a écrit une excellente histoire du siége de Rome, Gustave de Hoffstetter, exprime ainsi l’effet que lui produisit la vue de Garibaldi.

«Au moment où six heures sonnaient, le général parut avec son état-major et fut reçu par un tonnerre de vivats; je le voyais pour la première fois: c’est un homme de taille moyenne, au visage brûlé par le soleil, mais avec des lignes d’une pureté antique; il est assis sur son cheval, aussi calme et aussi ferme que s’il y était né; de dessous son chapeau, à larges bords, à ganse étroite, orné d’une plume noire d’autruche, se répand une forêt de cheveux; une barbe rousse lui couvre tout le bas du visage; sur sa chemise rouge était jeté un puncho américain blanc et doublé de rouge comme sa chemise. Son état-major portait la blouse rouge, et, plus tard, toute la légion italienne adopta cette couleur.

»Derrière lui galopait son palefrenier, nègre vigoureux qui l’avait suivi d’Amérique; il était vêtu d’un manteau noir et était armé d’une lance à flamme rouge.

»Tous ceux qui étaient venus avec lui d’Amérique portaient à la ceinture des pistolets et des poignards d’un beau travail; chacun avait à la main le fouet de peau de buffle.»

Continuons la description: cette fois, c’est Émile Dandolo qui parle; lui aussi,—pauvre jeune homme, blessé au siége de Rome, où son frère fut tué, mort depuis, à Milan, de la poitrine,—il a laissé un récit des événements auxquels il a pris part.

«Suivis de leurs ordonnances, tous ces officiers venus d’Amérique se débandent, se réunissent, courent en désordre, vont de çà et de là, actifs, surveillants, infatigables; quand la troupe s’arrête pour camper et prendre quelque repos, pendant que les soldats mettent leurs armes en faisceaux, c’est un curieux spectacle que de les voir sauter à bas de leurs chevaux, et pourvoir chacun en personne, le général compris, aux besoins de leurs montures.

»L’opération finie, les cavaliers songent à eux, et si, des localités voisines, ils ne peuvent avoir des vivres, trois ou quatre colonels ou majors sautent sur leurs chevaux, et, armés de lassos, s’aventurent par la campagne sur la trace des moutons ou des bœufs. Quand ils en ont réuni ce qu’ils en veulent, ils reviennent, poussant le troupeau devant eux; ils en distribuent un nombre donné par compagnie, et tous, tant qu’ils sont, soldats et officiers, se mettent à égorger, à couper par quartiers et à faire rôtir, devant d’immenses feux, d’énormes morceaux de mouton, de bœuf ou de porc, sans compter les menus animaux, comme dindons, poulets, canards, etc.

»Pendant ce temps, si le péril est éloigné, Garibaldi reste couché sous sa tente; si, au contraire, l’ennemi est voisin, il ne descend pas de cheval, donne ses ordres et visite les avant-postes; souvent, il jette bas son singulier uniforme, s’habille en paysan, et se livre lui-même aux plus dangereuses explorations; la plupart du temps, assis sur quelque cime élevée et qui domine les environs, il passe des heures à sonder les profondeurs de l’horizon avec sa lunette; lorsque la trompette du général donne le signal du départ, les mêmes lassos servent à prendre et à ramener les chevaux qui paissent épars dans la prairie; l’ordre de marche est arrêté comme la veille, et le corps se met en route sans que personne sache ou s’inquiète où l’on va.