—Charge les fusils, répondit Bruno. Ali se mit à la besogne.
—Et moi? dit le Maltais du coin où il était assis.
—Vous, commandeur, je vous garde pour vous envoyer en parlementaire.
En ce moment Pascal Bruno vit briller les fusils d’une seconde troupe qui descendait de la montagne, et qui s’avançait si directement vers l’olivier isolé au pied duquel gisait le corps de Placido, qu’il était évident que cette troupe venait à un rendez-vous indiqué. Ceux qui marchaient les premiers heurtèrent le cadavre; alors un cercle se forma autour de lui, mais nul ne pouvait le reconnaître, tant les dents de fer de Lionna l’avaient défiguré. Cependant, comme c’était à cet olivier que Placido leur avait donné rendez-vous, que le cadavre était au pied de cet olivier, et que nul être vivant ne se montrait aux environs, il était évident que le mort était Placido lui-même. Les miliciens en augurèrent que la trahison était découverte, et que par conséquent Bruno devait être sur ses gardes. Alors ils s’arrêtèrent pour délibérer. Pascal suivait tous leurs mouvemens debout à la fenêtre. En ce moment la lune sortit de derrière un nuage, son rayon tomba sur lui; un des miliciens l’aperçut, le désigna de la main à ses camarades; le cri: Le bandit!... le bandit!... se fit entendre dans les rangs et fut immédiatement suivi d’un feu de peloton. Quelques balles vinrent s’aplatir contre le mur; d’autres passèrent en sifflant aux oreilles et au-dessus de la tête de celui à qui elles étaient adressées, et allèrent se loger dans les solives du plafond. Pascal répondit en déchargeant successivement les quatre fusils que venait de charger Ali: quatre hommes tombèrent.
Les compagnies, qui n’étaient pas composées de troupes de ligne, mais d’une espèce de garde nationale organisée pour la sûreté des routes, hésitèrent un instant en voyant la mort si prompte à venir au-devant d’elles. Tous ces hommes, comptant sur la trahison de Placido, avaient espéré une prise facile: mais, au lieu de cela, c’était un véritable siége qu’il fallait faire. Or, tous les ustensiles nécessaires à un siége leur manquaient; les murailles de la petite forteresse étaient élevées et ses portes solides, et ils n’avaient ni échelles ni haches; restait la possibilité de tuer Pascal au moment où il était forcé de se découvrir pour ajuster par la fenêtre; mais c’était une assez mauvaise chance pour des gens convaincus de l’invulnérabilité de leur adversaire. La manœuvre qu’ils jugèrent la plus urgente fut donc de se retirer hors de portée pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire; mais leur retraite ne s’opéra point si vite que Pascal Bruno n’eût le temps de leur envoyer deux nouveaux messagers de mort.
Pascal, se voyant momentanément débloqué de ce côté, se porta vers la fenêtre opposée, qui plongeait sur le village, les coups de fusil avaient donné l’éveil à cette première troupe; aussi à peine eut il paru à la fenêtre qu’il fut accueilli par une grêle de balles; mais le même bonheur miraculeux le préserva de leur atteinte; c’était à croire à un enchantement; tandis qu’au contraire chacun de ses coups, à lui, porta sur cette masse, et Pascal put juger, aux blasphèmes qu’il entendit, qu’ils n’avaient point été perdus.
Alors même chose arriva pour cette troupe que pour l’autre: le désordre se mit dans ses rangs; cependant, au lieu de prendre la fuite, elle se rangea contre les murs mêmes de la forteresse, manœuvre qui mettait Bruno dans l’impossibilité de tirer sur ses ennemis sans sortir à moitié le corps par la fenêtre. Or, comme le bandit jugea inutile de s’exposer à ce danger, il résulta de ce double acte de prudence que le feu cessa momentanément.
—En sommes-nous quittes, dit le Maltais, et pouvons-nous crier victoire?
—Pas encore, dit Bruno; ce n’est qu’une suspension d’armes; ils sont sans doute allés chercher dans le village des échelles et des haches, et nous ne tarderons pas à avoir de leurs nouvelles. Mais soyez tranquille, continua le bandit remplissant deux verres, nous ne demeurerons pas en reste avec eux, et nous leur donnerons des nôtres... Ali, va chercher un tonneau de poudre. A votre santé, commandeur.
—Que voulez-vous faire de ce tonneau? dit le Maltais avec une certaine inquiétude.