—J’y persiste, répondit tranquillement Bruno.
—Alors, je ne retarderai pas la messe des morts, que je vais dire pour vous, par de plus longues instances; d’ailleurs j’espère que, pendant que vous l’écouterez, l’esprit de Dieu vous visitera et vous inspirera de meilleures pensées.
—C’est possible, mon père, mais je ne le crois pas.
Les gendarmes entrèrent, détachèrent Bruno, le conduisirent à l’église de Saint-François-de-Sales, qui est en face de la prison, et qui était ardemment éclairée; c’est là qu’il devait, selon l’usage, entendre la messe des morts et passer la nuit en prières, car l’exécution était fixée pour le lendemain à huit heures du matin. Un anneau de fer était scellé à un pilier du chœur; Pascal fut attaché à cet anneau par une chaîne qui lui ceignait le corps, mais qui était assez longue cependant pour qu’il pût atteindre le seuil de la balustrade où les fidèles venaient s’agenouiller pour recevoir la communion.
Au moment où la messe commençait, des gardiens de l’hôpital des Fous apportèrent une bière qu’ils placèrent au milieu de l’église; elle renfermait le corps d’une aliénée décédée dans la journée, et le directeur avait pensé à faire profiter la morte du bénéfice de la messe dite pour celui qui allait mourir. D’ailleurs, c’était pour le prêtre une économie de temps et de peine, et comme cette disposition arrangeait tout le monde, elle ne souffrit pas la plus petite difficulté. Le sacristain alluma deux cierges, l’un à la tête, l’autre au pied du cercueil, et le sacrifice divin commença; Pascal l’écouta tout entier avec recueillement.
Lorsqu’il fut fini, le prêtre descendit vers lui et lui demanda s’il était dans des dispositions meilleures; mais le condamné lui répondit que, malgré la messe qu’il avait entendue, malgré les prières dont il l’avait accompagnée, ses sentimens de haine étaient toujours les mêmes. Le prêtre lui annonça que le lendemain, à sept heures du matin, il reviendrait lui demander si une nuit de solitude et de recueillement dans une église et en face de la croix n’avait point amené quelque changement dans ses projets de vengeance.
Bruno resta seul. Alors il tomba dans une rêverie profonde. Toute sa vie repassa devant ses yeux, depuis cet âge de la première enfance où l’on commence à se rappeler; il chercha en vain dans cet âge ce qu’il avait pu faire pour mériter la destinée qui attendait sa jeunesse. Il n’y trouva rien qu’une obéissance filiale et sainte aux parens que le Seigneur lui avait donnés. Il se rappela cette maison paternelle si tranquille et si heureuse d’abord, et qui tout-à-coup était devenue, sans qu’il en sût encore la cause, si pleine de larmes et de douleurs; il se rappela le jour où son père était sorti avec un stylet, et était rentré plein de sang; il se rappela la nuit pendant laquelle celui à qui il devait la vie avait été arrêté comme il venait de l’être, où on l’avait conduit, lui enfant, dans une chapelle ardente pareille à celle où il était maintenant renfermé, et le moment où il trouva dans cette chapelle un homme enchaîné comme lui. Il lui sembla que c’était une fatale influence, un hasard capricieux, une victorieuse supériorité du mal sur le bien, qui avaient ainsi mené au pire toutes les choses de sa famille. Alors il ne comprit plus rien aux promesses de félicité que le ciel fait aux hommes; il chercha vainement dans sa vie une apparition de cette Providence tant vantée; et, pensant qu’en ce moment suprême quelque chose de cet éternel secret lui serait révélé peut-être, il se précipita le front contre terre, adjurant Dieu, avec toutes les voix de son âme, de lui dire le mot de cette énigme terrible, de soulever un pan de ce voile mystérieux, et de se montrer à lui comme un père ou comme un tyran. Cette espérance fut vaine, tout resta muet, si ce n’est la voix de son cœur, qui répétait sourdement: Vengeance! vengeance! vengeance!...
Alors il pensa que la mort était peut-être chargée de lui répondre, et que c’était dans ce but de révélation qu’un cadavre avait été apporté près de lui, tant il est vrai que l’homme le plus infime fait de sa propre existence le centre de la création, croit que tout se rattache à son être, et que sa misérable personne est le pivot autour duquel tourne l’univers. Il se releva donc lentement, plus sombre et plus pâle de sa lutte avec sa pensée que de sa lutte avec l’échafaud, et tourna les yeux vers ce cadavre; c’était celui d’une femme.
Pascal frissonna sans savoir pourquoi; il chercha les traits du visage[21] de cette femme, mais un coin du linceul était retombé sur sa figure et la voilait. Tout-à-coup un souvenir instinctif lui rappela Teresa, Teresa qu’il n’avait pas vue depuis le jour où il avait rompu avec les hommes et avec Dieu; Teresa qui était devenue folle, et qui, depuis trois ans, habitait la maison des aliénés, d’où sortait cette bière et ce cadavre; Teresa, sa fiancée, avec laquelle il se retrouvait peut-être au pied de l’autel, où il avait espéré si longtemps la conduire, et où ils venaient enfin, par une amère dérision de la destinée, se rejoindre, elle morte et lui près de mourir. Un plus long doute lui fut insupportable, il s’avança vers le cercueil pour s’assurer de la réalité; mais tout-à-coup il se sentit arrêter par le milieu du corps: c’était sa chaîne qui n’était point assez longue pour qu’il pût atteindre le cadavre, et qui le retenait scellé à son pilier; il étendit les bras vers lui, mais il s’en fallait de quelques pieds qu’il ne pût l’atteindre. Il chercha s’il ne trouverait pas à la portée de sa main une chose quelconque, à l’aide de laquelle il pût écarter ce coin de voile, mais il ne vit rien; il épuisa tout le souffle de sa poitrine pour soulever ce suaire, mais ce suaire demeura immobile comme un pli de marbre. Alors il se retourna avec un mouvement de rage intime, impossible à décrire, saisit sa chaîne à deux mains, et, dans une secousse où il rassembla toutes les forces de son corps, il essaya de la briser: les anneaux étaient solidement rivés les uns aux autres, la chaîne résista. Alors la sueur d’une rage impuissante glaça son front; il revint s’asseoir au pied de son pilier, laissa tomber sa tête dans ses mains et resta immobile, muet comme la statue de l’abattement, et lorsque le prêtre revint le lendemain matin, il le retrouva dans la même posture.
L’homme de Dieu s’avança vers lui, serein et calme comme il convenait à sa mission de paix et à son ministère de réconciliation; il crut que Pascal dormait, et lui posa la main sur l’épaule. Pascal tressaillit et leva la tête.