Le jeune homme s'accouda sur le guéridon, obéissant à la jeune fille, et il écouta:
Au dehors, les grondements sourds du tonnerre se faisaient entendre, le vent mugissait dans les grands arbres du jardin et du parc voisin, et parfois les éclairs, projetant leurs lueurs, inondaient de leur fantastique lumière les armes étranges des panoplies du salon; on entendait frapper sur les vitres les larges gouttes par lesquelles commencent les pluies d'orage. Madeleine de Soizé, sourde à la tempête du dehors, continua:
—Lorsque je pensais à ce qui s'était passé chez Fernand, mon être tout entier se révoltait; puis le calme revint, et alors, me souvenant de tout ce qu'il m'avait dit, n'ayant qu'à fermer les yeux pour entendre encore l'accent sincère avec lequel il jurait que je serais sa femme, me rappelant l'heure fatale où je fus sa victime, le voyant en larmes, suppliant à mes genoux, implorant à la fois mon pardon et mon silence, me jurant sur les siens de racheter sa faute si je voulais pardonner et aimer, je me dis qu'il était impossible que ce fût le même homme dont je venais de subir l'ingrat et dédaigneux outrage…. Fernand m'aimait… et mon miroir me disait que je n'étais pas indigne d'inspirer cet amour… Amour puissant, puisque pour le satisfaire il n'avait pas reculé devant une lâcheté, une infamie, un crime… Je me dis que ce n'était pas à l'heure où cet amour était partagé, que cet homme pouvait changer ainsi… Je voulus le revoir, lui parler, marchant sur ma dignité… mettant l'amour au-dessus de toute fierté… Il me refusa sa porte… J'insistai… il me fit chasser… Oui, monsieur, chasser comme la dernière des créatures… Tenez, monsieur, en évoquant ce souvenir, excusez-moi… le rouge me monte au front, et les larmes coulent malgré moi de mes yeux…
—Remettez-vous, mademoiselle… dit Pierre, se levant pour cacher son émotion. Il alla fermer les rideaux, car l'orage se déchaînait avec violence et les éclairs à chaque minute donnaient à la jeune fille des crispations nerveuses.
L'ancien lieutenant avait le cœur serré comme dans un étau, ces confidences le gênaient; il avait hâte d'être arrivé à la conclusion et en même temps un secret pressentiment la lui faisait redouter.
Madeleine, ayant dominé son émotion, reprit:
—Enfin, monsieur, abreuvée de toutes les hontes, altérée de vengeance, dévorée de jalousie… je voulus savoir si la cause de mon malheur ne venait pas d'une autre femme, si l'amour ancien n'était pas effacé par un amour nouveau… Je m'informai, j'appris que deux fois par semaine le matin une jeune femme venait chez lui!… Cette femme prenait toutes les précautions pour n'être pas reconnue… A sa tournure, à sa mise, à son élégance distinguée, on reconnaissait une femme du monde… Vous jugez le coup terrible que me porta cette révélation… J'avais une rivale, une rivale préférée… Une autre avait ces baisers qui m'avaient déshonorée et que je mendiais vainement aujourd'hui… Oh! quelles nuits j'ai passées! Eh bien, vous allez juger de ma faiblesse… de ma lâcheté, devrais-je dire… Je me dis à moi-même que cet amour-là n'était qu'un amour banal, passager, que l'élégance de cette femme l'avait charmé, mais qu'il n'avait pas pour elle la passion qu'il avait pour moi… J'en arrivai à lui écrire dans ce sens, je lui pardonnai cette infidélité… le suppliant de revenir à moi!… Cette fois encore je fus repoussée…
Écoutez, monsieur, lorsqu'une femme aime, lorsqu'elle se trouve dans la situation où je me trouve, il ne faut plus parler de raison,—la preuve c'est ma présence chez vous,—il ne faut plus parler que de moyens indignes…. Je fis interroger les domestiques … et j'appris que cette femme avait dirigé Fernand dans son indigne conduite, que c'était elle qui avait exigé que je fusse honteusement chassée de chez lui … et qu'elle s'était servie pour me qualifier de noms que je ne veux pas répéter…. Cette fois, la nature humaine est bizarre, l'amour se changea en haine, je résolus de me venger de lui et d'elle que je confonds dans une haine mortelle…. Mais je suis femme, et par cela incapable de la vengeance terrible que je rêve…. Il faut avec moi un homme décidé….
—Et c'est moi? fit avec stupéfaction Pierre Davenne, c'est moi que vous avez choisi….
—Je vous en supplie, monsieur, écoutez-moi jusqu'au bout, la force nerveuse qui me soutient à cette heure me fera défaut tout à l'heure.