Iza Georgina de Zintsky était superbement vêtue; une longue robe de faille noire, épaisse comme du drap, la dessinait dans les étroitesses de la mode nouvelle, révélant son étrange beauté; le corsage de la robe, échancré sur la poitrine, laissait sortir des flots de dentelles, à travers lesquels se devinaient les tons doux de la chair. Ses mains fines, ridicules presque par leur petitesse, étroitement gantées, jaillissaient d'un même flot de dentelles, tranchant de leur couleur gris perle sur le jaune des vieilles et superbes valenciennes de nos mères.
Comme si la mode collante de nos jours gênait la pudeur de ses dix-huit ans, un châle immense, éblouissant de ses couleurs et de ses broderies d'or, l'enveloppait à demi, tordu autour d'elle. Une dentelle singulière, dans le noir de laquelle se détachaient des sequins et des festons de fils d'or, était accrochée dans son peigne et encadrait sa figure, se mêlant à ses cheveux qu'elle portait en lionne…
Lorsque la jeune fille entra dans la salle de sortie, hommes et femmes se retournaient émerveillés, et ce fut un concert de louanges échangées à voix basse, car dans ces éclatements de beauté, dans ce regard enflammé, dans cette bouche rieuse, une splendeur nouvelle se révélait… la pureté, l'innocence!… Sur ce feu était cette cendre: la sagesse, et chacun admirait et saluait. Ces habits éclatants, pleins de heurts de couleur, ne faisaient point sourire. L'air du visage était tel que, ainsi que devant les habits criards de clinquant des madones, on s'inclinait respectueux.
Et Fernand, admirant, avait pris la main qu'on lui tendait en tremblant… oui, en tremblant, et l'avait portée à ses lèvres…
L'oncle de la superbe Iza de Zintsky paraissait avoir de soixante à soixante-cinq ans. D'une taille au-dessous de la moyenne, il avait le teint cuivré des gens habitués aux ardeurs du soleil; ses cheveux crépus étaient gris et tombaient sur son front en mèches frisées comme des tire-bouchons, ils étaient tout luisants de pommade, les sourcils étaient épais et bruns; l'œil, enfoncé sous l'arcade sourcilière, semblait plus ardent dans le bistre qui l'entourait; le nez était droit et épais comme ceux que nous retrouvons sur les profils des médailles grecques; les oreilles un peu plates étaient ornées de doubles anneaux d'or; tout le bas du visage se perdait dans une barbe assez longue et absolument blanche.
Il était vêtu d'une espèce de tunique de velours noir, boutonnée sur le côté de la poitrine par des boutons de métal; cette tunique avait des manches de drap lie de vin. Il était coiffé d'une calotte d'astracan; le pantalon large, de velours brun à côtes, se perdait dans des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Danielo de Zintsky était bouclé dans une ceinture de cuir fauve, au devant de laquelle pendait une petite sacoche… Sur son bras le vieillard portait un de ces manteaux immenses que la jeunesse élégante de 1830 appelait le manteau Byron.
—Selon votre désir, dit Fernand, j'ai retenu au Grand-Hôtel vos appartements…
—Excusez-moi, dit Danielo en s'exprimant avec difficulté en français, si j'ai décliné votre offre… Mais vous vivez en garçon, et cela était impossible.
—Je l'ai compris; voulez-vous me permettre, monsieur, pour nous rendre à la voiture, d'offrir le bras à Mlle de Zintsky?
Le vieux Danielo adressa en allemand quelques mots à la jeune fille; celle-ci, souriante, prit aussitôt le bras du jeune homme. Le vieillard dit aux domestiques de les rejoindre avec les bagages au Grand-Hôtel, et, se tenant au côté de Fernand qui donnait le bras à sa nièce, ils sortirent de la salle d'arrivée, au milieu du murmure admiratif de ceux qui étaient dans la salle.