—Il voulait, en passant, voir ce qui se faisait chez lui.

La voiture monta rapidement vers les grands boulevards, la place du Château-d'Eau, elle suivit le boulevard Magenta: lorsqu'elle allait traverser la rue Lafayette, Fernand, blotti dans le coin, regarda ses magasins. Tout paraissait encore dormir; mais, aux deux coins de la rue, il vit deux hommes dont les allures révélaient facilement le métier à un observateur intéressé. Fernand se rejeta tout à fait dans l'angle et couvrit le bas de son visage avec son mouchoir. Assurément les deux hommes postés au coin de la rue étaient deux agents qui avaient été envoyés là aussitôt son évasion connue. La police agissait rapidement. Il se demandait si des agents n'étaient pas à l'intérieur: c'était plus que probable, et le pauvre et honnête Picard était arrêté à son tour. Disons franchement que Fernand n'eut pas une minute de remords à ce propos.

Sa maison devait être occupée par la police, et ses apparences calmes ne le trompaient pas; le commissaire avait fait une faute en lui disant:

«À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison.» Sans cet avis, il serait venu malgré lui s'y faire prendre… Il n'y avait pas possibilité d'envoyer quelqu'un chez lui sans risquer de se faire reprendre; de plus, la maison se trouvant en la possession absolue de la police, il n'y pouvait rien retrouver de ce dont il avait besoin…

Fernand avait fouillé dans ses poches pour voir l'argent qui lui restait, et il s'était mordu les lèvres en constatant que ses poches avaient été fouillées et vidées, sur l'ordre du commissaire, lorsqu'on l'avait étendu sur le lit… Il était absolument sans argent… Qu'allait-il faire?… ne fût-ce que pour payer le cocher… Il avait sa chaîne, sa montre, mais il ne se sentait pas rassuré pour aller engager cela dans un mont-de-piété; il fallait des papiers pour obtenir une somme un peu forte, et il n'avait plus un papier sur lui.

Quelques minutes avant, Fernand, en revenant de la petite église, s'était demandé où il allait se cacher, pour se mettre à l'abri des recherches; la fuite à l'étranger était difficile et dangereuse: c'est la voie ordinaire que suivent tous les criminels, et c'est aussi le point vers lequel se dirigent toutes les recherches… La vie paisible dans l'ombre, à Paris même, lui offrait plus de sécurité et lui permettait de se livrer tout entier à la lutte qu'il voulait entreprendre contre celui qu'il était persuadé avoir vu vivant. Avec le jour, les idées de spectre s'étaient envolées: le spectre était en chair et en os. C'était un vengeur, il fallait le vaincre, ou sans cesse il serait acharné après lui; ce que Pierre Davenne avait déjà fait pour atteindre son but lui donnait l'idée de ce qu'il pouvait faire encore.

Fernand voulait retrouver sa victime, il voulait revoir la malheureuse Geneviève et en faire sa complice. Elle aussi devait avoir le désir de se débarrasser de celui qui, sans pitié, l'avait implacablement condamnée à la misère. À cette heure, pour Fernand, c'est lui, c'est elle qui étaient les victimes, et Pierre Davenne, le mari outragé, l'honnête homme trompé, était le coupable. C'est dans cette idée qu'il s'était fait conduire rue Payenne, croyant que Geneviève y résidait encore. Mais, en apprenant que la malheureuse femme était tombée malade, qu'on avait vendu chez elle, qu'elle était à l'hospice peut-être, pas un tressaillement n'avait secoué son être; tous ces malheurs arrivés par lui et pour lui ne pouvaient l'apitoyer sur son sort. D'abord, à cette heure, il ne pensait qu'à lui… Se sauver, c'était fait; se ranger, il voulait le faire, et retrouver Iza.

En levant les yeux pour chercher ce qu'il allait faire, lorsque l'homme chargé de garder la maison lui conseillait, pour avoir des nouvelles de Mme Davenne, d'aller chez le notaire, Fernand avait lu: «Petit pavillon richement meublé avec jardin à louer…» Il n'y avait pas fait attention alors; en ce moment, cherchant par quel moyen il allait sortir de sa situation, il trouvait un plan sûr…; mais il n'avait pas un liard, et il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.

Accoudé sur la rainure de la glace de la voiture, le menton dans les mains, rongeant ses ongles pendant que la voiture remontait plus lentement, il se disait:

—La petite maison de la rue Payenne est absolument discrète, et personne ne viendrait me chercher là; il est probable que, lors de la vente, c'est le propriétaire qui a racheté le mobilier, ce qui assure une habitation confortable. Avec de l'argent je l'aurai, et de là je puis, à mon tour, faire payer à Pierre le mal qu'il m'a fait. Par pari refertur, et nous verrons alors. Mais où trouver de l'argent?