—Pourtant je l'aime!… ma fille… la sienne. Oh! à cette pensée, toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entière qu'elle a empoisonnée, c'est sa vie tout entière qui doit payer la mienne… Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrêtera, j'irai jusqu'au bout, sans pitié…
—Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'épouse avait une heure d'égarement, la mère devait s'arrêter sur la voie fatale… Mais la femme, c'est la faiblesse: elle peut à certaines heures être la victime de sa nature… Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces heures, pour apporter la honte et le désespoir. Croyez-vous que par la mère vous n'avez pas assez puni l'épouse?
Pierre, les poings serrés, la tête baissée, abîmé dans ses sombres pensées, ne répondait pas. Madeleine continua.
—Vous avez une volonté de fer… Je ne vous dis pas: oubliez, pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la… Et puis, est-il possible qu'un homme s'attaque à une femme? Ah! avec Fernand, c'était la lutte; mais avec elle, c'est l'écrasement, c'est le crime…
—C'est le châtiment…, dit Pierre d'une voix sourde.
—Le châtiment n'est-il pas déjà terrible? Veuve et mère, et l'enfant perdu!…
Pierre redressa la tête.
—Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que mon cœur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?… Je suis resté austère, chaste… C'est qu'il y a là un amour profond, un amour puissant que rien ne peut arracher. Geneviève fut une infâme…, mais je l'aime; Geneviève fut une ingrate…, mais je l'aime; Geneviève n'avait pour moi ni amour ni amitié, mais je l'aime, je l'aime, entendez-vous?… J'ai pour elle du mépris, de la haine, et je l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais dans mes bras pour l'étouffer ou pour l'embrasser… Cet amour, que je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur protestent, cet amour devient de la haine… Non! j'ai trop souffert pour pardonner, et je ne suis pas assez maître de moi pour oublier.
—Mais que voulez-vous donc?…
—Qu'elle meure! Et peut-être irai-je avec son enfant prier et pleurer sur sa tombe.