XXII

DE L'AIMABLE FAÇON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES.

L'étrange village que nous avons dépeint, situé au-dessus de Montrouge, et où campaient pendant la mauvaise saison tous les banquistes forains, était sans dessus dessous depuis quelques jours. Les fêtes et les foires de village commençaient partout, et chaque jour c'était dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonnés, restaient ouverts, sans portes, sans fenêtres, désolés; les niches se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle les huttes des nomades.

Les chariots, comblés des ustensiles baroques de la vie foraine, partaient, cahotant dans les ornières profondes et balançant rudement dans les cahots les Vénus à moignons, les géantes et les femmes à barbe veulement couchées au sommet, servant d'appui, pour empêcher le vent d'enlever les loques de la baraque.

Le petit nain était parti, le grimacier était parti, les Hercules et la Vénus étaient partis; Georgeo le bohémien, qui avalait les sabres, était parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait à manger à son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme à une bête naturelle; depuis la veille, sa tanière s'était rouverte, et seul, il empilait dans sa grande voiture entre-sort toutes les étrangetés qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout côté que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux de reprendre la vie nomade qui était une condition de leur santé. Ils étaient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues routes, les pieds blancs de poussière, bien libres, bien indépendants, s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volonté.

Georgeo, au contraire, avait conservé jusque dans son départ sa nature sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait à personne dans le campement de Montrouge, qu'à la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous avaient remarqué que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo était devenu plus taciturne.

Georgeo n'avait rien dit à personne, et la nuit précédente il était parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres, était fermée, la fenêtre clouée et la voiture partie. Cela n'étonna personne.

Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le lendemain allèrent passer la dernière nuit dans leur tanière, s'empressant de dormir tôt et bien, pour être levés avant le jour et hâter le départ. Le silence enveloppait le petit village. Seul le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il mettait à son cheval.

Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs hennissements; il était encore étonné du changement survenu dans son alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attelé, il se demandait de quel travail il allait payer ça… Le vieux Rig était fiévreux: il se hâtait, il était agité, il semblait craindre quelque chose.

Il avait attaché son chien sous sa voiture, le cheval était attelé, il n'avait plus qu'à monter sur le siège et partir; avant il rentra dans son chenil et, la lanterne de sa voiture à la main, il éclaira tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir, lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'était pas un timide: il se recula aussitôt et leva sa lanterne dans la direction de la porte, pour voir qui se présentait ainsi. C'était Georgeo, qui lui dit d'un ton bref: