Le juge haussa les épaules et dit:
—Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas… Tenez, voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat… C'est une des premières maisons de Vienne, Bodmann; les bijoux ont été vendus cinq cent vingt-cinq mille francs. Nierez-vous encore?
—Oui! oui, je nie… Je n'ai pas touché à un seul bijou… Je le jure.
—Nous comprenons votre système: vous ne voulez pas révéler à qui vous avez vendu les diamants.
A ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un signe du juge, lui posa la main sur l'épaule. Il se contint aussitôt. Le juge instructeur reprit:
—Vos agissements sont absolument limpides pour nous… À la tête d'une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient à des dépenses exagérées… La commandite de votre maison était épuisée, vous n'aviez d'autres ressources que dans l'intrigue. Alors vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez, et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas vous discréditer,—au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant du temps à vos créanciers,—vous avez préféré avoir recours à des tentatives criminelles: vous avez fait des faux et falsifié les écritures.
—Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus: les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me défendre.
Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua:
—C'était la faillite que vous vouliez éviter… et vous ne reculiez pas devant le crime. Alors… c'est la banqueroute qui se dressa devant vous… Il n'y avait plus d'issue… que les faux… Vous en fîtes pour plus de quatre cent mille francs… Nous les avons entre les mains! Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu'au jour de l'échéance… De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan criminel de votre fortune… Vous deviez tout réaliser et fuir… Une occasion se présenta d'augmenter votre avoir: un brillant mariage. Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire réussir,—de l'aveu de votre caissier.—Était-ce pour sauver votre maison? Non!… La suite nous le prouve… Une dot princière vous est passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous que parce qu'ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les bijoux et de mettre à l'abri les diamants que vous avez arrachés. Tout était préparé d'avance, nous le savons aujourd'hui… Vous faites la comédie d'un suicide, puis d'une tentative d'assassinat. Et la vérité est que, voulant vous débarrasser d'un témoin gênant, vous tentez d'assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler, et qui n'échappe qu'en se sauvant presque nue, vous laissant tout. Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l'attendiez pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement est donné partout; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir. Vous vous établissez à Paris; là, vous recevez des femmes la nuit…, vos complices, sans doute, qu'on n'a pu retrouver… Vous apprenez que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s'est réfugiée rue de Navarin… Vous y courez aussitôt; car, vous le saviez, c'est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez plus rien soutenir… Qu'alliez-vous faire chez elle?… Nous le savons, car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un revolver chargé… Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne sauriez rien nier… Qu'avez-vous à dire maintenant?
Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu'il venait d'entendre l'avait étourdi; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu'il était presque impossible de n'y pas croire. Ce n'était plus d'une banqueroute et de faux qu'il était accusé; mais c'était de tous les crimes et délits punis par le Code…, depuis l'assassinat jusqu'au vol… Ce n'était plus d'une question de prison temporaire qu'il s'agissait, c'était de sa vie entière dans un bagne… Il ne trouvait pas un mot à répondre; il n'avait plus la force de protester.