Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d'apprendre plus qu'il n'avait vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers dans son dossier, lut:
—Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire: c'est une pauvresse qui n'avait jamais rien eu, une tsigane, suivant dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les villages lors du dernier soulèvement… Excessivement jolie, toujours très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait plutôt avec les chefs…Au moral, c'est la dernière des créatures. C'est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu'elle fut un soir rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky… Le village avait été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l'avaient battue et dépouillée: elle était presque nue et couverte de coups, elle pleurait… Le prince la prit et la recueillit… Elle était fort belle et elle devint sa maîtresse… Mais cette fille est atteinte de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation possible, qu'elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges (Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d'assassinat; elle se sauva avec lui… On suppose que le prince chercha encore à sauver cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu'il envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la malheureuse…
Rien au monde ne peut dépeindre l'expression du visage de Fernand.
—C'est d'Iza que vous parlez?… demanda-t-il d'une voix étrange.
—Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin… Ceux qui vous ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu'on vous destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle était la source de la somme considérable qu'on lui donnait en dot…
—C'est faux! c'est faux! râla Fernand.
—Vous le saviez, et votre femme l'a déclaré elle-même: elle a dit que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce motif.
Fernand était effrayant à voir; il voulait parler, protester, et ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche… Il balbutiait des mots sans suite…
—Une fille qui suivait les soldats… Le prince!… Je savais…
Le juge continua: