—Tais-toi…, je t'en supplie, tais-toi.

Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots sans suite:

—C'est elle, ma Jeanne!… mon ange! Jeanne! mon trésor!

Et Pierre dit:

—Geneviève…, il faut avoir de la raison… Il faut que l'ont dise à l'enfant pourquoi elle revoit sa mère… Geneviève… Dans l'idée qu'un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui ai dit que les morts revenaient quelquefois…; car pour elle tu es morte… et, sur sa demande, un jour j'ai fait porter des couronnes sur ta tombe… A cette heure… la nuit… l''enfant à peine éveillée te prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme… Et qui sait si le bouleversement de la peur ne tuerait pas… notre enfant…

Geneviève s'était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme les gens qui disent: Chut! se soumettant; lorsque Pierre, après avoir hésité, dit: «Notre enfant!» elle eut un gros soupir de soulagement et se jetant dans ses bras…

—Oh! merci! merci…, s'écria-t-elle.

Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds…

La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté charnel… et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus que tout. En sentant battre sur son cœur le cœur de celle qu'il avait tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée, en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette beauté complète, l'amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans son être, et Geneviève le ressentit.

En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant les yeux de Pierre; il comprit le courage dépensé par cette femme, jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations, à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre, puisqu'elle était veuve… et qui avait eu le courage de remonter l'abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans soutien, n'ayant qu'une pensée: bien faire, pour racheter sa faute… Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre: châtiée par lui, elle n'avait gardé que l'adoration de sa mémoire… Il n'y avait eu en elle qu'un désir: racheter sa faute…