Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit à l'œuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à manger et une cuisine… Le métier dans le noir seyait à l'état de son âme.

Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: Au troisième, Modes et coiffures pour deuil. C'était l'enseigne de la petite maison de la veuve Davenne.

Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur, tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant.

Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle n'aurait jamais parlé de son mari…

En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur, toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment; elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant…

Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé. Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était placée.

Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon.

Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le matelot n'avait remis les pieds au pays… et toujours elle espérait qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot… Le hasard avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés.

Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses… Elle ne pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à lui…; non seulement elle avait du remords…, elle avait honte… et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort seule en atténuerait la flétrissure.

Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle avait pleuré, gémi; elle avait prié…, elle s'était traînée à genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce!