«Seigneur Holkar, dit-il, le service que je vous ai rendu est si peu de chose, qu'en vérité nous ferons mieux, vous et moi, de n'en rien dire. Dans tous les cas, la meilleure part en revient à Louison, qui a montré dans toute cette affaire un tact et une délicatesse qu'on ne saurait trop louer. Elle avait mal déjeuné. Elle avait faim. Elle était, quoique tigresse, d'une humeur de dogue. Vous veniez de tirer sur elle un coup de pistolet.... Je ne vous le reproche pas. C'est l'effet d'une erreur bien excusable.... Vous l'aviez manquée; elle aurait pu ne faire de vous qu'une bouchée. Elle a su contenir son appétit, réprimer ses passions brutales. C'est beaucoup, si vous songez à la mauvaise éducation qu'elle avait reçue dans les forêts de Java.... Sur ces entrefaites, un coquin ameute vos cipayes, ce qui, entre nous, ne me paraît pas difficile, et les lance contre vous. Là-dessus, vous voulez sortir du palais et vous faire égorger comme un poulet; mais Louison devine votre dessein; elle s'élance, elle saisit le malheureux Rao par derrière, aux environs de la ceinture...... (hélas! je crains bien qu'il ne puisse plus jamais s'asseoir) et elle le dépose à vos pieds.... Franchement, s'il y a un bienfaiteur ici, c'est Louison. Pour moi, je n'ai fait que suivre le chemin tracé par elle.

—Seigneur Corcoran, dit la belle Sita, je vous dois la vie et l'honneur. Je ne l'oublierai jamais.»

Et elle tendit la main au capitaine, qui la prit et la baisa avec respect.

«Je sais, capitaine, dit Holkar, que vous êtes d'une nation généreuse et que vous ne faites point payer vos services; mais ne puis-je à mon tour vous être utile en rien?

—Utile, cher seigneur! s'écria Corcoran; mais vous m'êtes tout à fait nécessaire.... Savez-vous que je suis venu chercher ici un vieux manuscrit dont la seule pensée fait tressaillir de joie tous les docteurs de France et d'Angleterre! Savez-vous que l'Académie des sciences de Lyon a fait les frais de mon voyage, de sorte que Louison et moi nous voyageons dans l'intérêt de la science, sous la protection du gouvernement français; que nous avons des lettres de recommandation pour tous les hauts fonctionnaires du gouvernement anglais dans l'Inde, et que j'ai pour vous-même une lettre du célèbre sir William Barrowlinson, président de la Geographical, colonial, statistical, geological, orographical, hydrographical and photographical Society, dont le siége est à Londres, dans Oxford street, 183! Tenez, la voici.»

En même temps, il tira de son portefeuille une lettre fermée par un large cachet rouge, orné des armoiries du savant baronnet et de sa devise, qui date (il l'assure du moins) de son grand-père, compagnon d'armes de Guillaume le Conquérant: Regi meo fidus.

(Et, en effet, sir William Barrowlinson avait mille raisons d'être fidèle à son roy, comme l'annonçait la devise, car ledit roi avait fait dudit Barrowlinson, dès l'âge de vingt ans, l'un des plus grands seigneurs de la Compagnie des Indes, et avait accumulé sur lui de tels honoraires et des fonctions si importantes, que, si une déplorable gastrite ne s'était pas jetée au travers et n'avait pas entravé l'avancement de sir William, on l'aurait vu, vers trente-deux ou trente-trois ans, vice roi de l'Inde, c'est-à-dire maître à peu près absolu de cent millions d'hommes. Mais la gastrite le força de retourner en Angleterre avec une pension viagère de trois cent mille francs. Moyennant quoi, il fut membre du Parlement, traduisit tant bien que mal quinze ou dix-huit pages des Védas, fit continuer la traduction sous son nom par un secrétaire, daigna présider la Geographical, colonial, statistical, orographical, hydrographical and photographical Society et devint membre correspondant de l'Institut de France.)

C'est de ce puissant seigneur que venait la lettre de recommandation présentée au prince Holkar par le capitaine Corcoran. Elle était conçue en ces termes:

«Londres.... 1857.

«Le soussigné, sir William Barrowlinson, a l'honneur de prévenir Son Altesse le prince Holkar du passage d'un jeune savant français, M. Corcoran, qui se propose, sur les indications de l'Académie des sciences de Lyon et sur les nôtres, de rechercher le manuscrit original du Ramabagavattanâ, qu'on croit avoir été déposé vers les sources de la Nerbuddah, dans un asile que Son Altesse le prince Holkar (c'est du moins l'avis du soussigné) doit connaître mieux que personne. Le soussigné ose se flatter que les relations intimes de bonne amitié et de bon voisinage qui ont toujours existé et qui ne cesseront jamais d'exister (du moins c'est la ferme espérance du soussigné) entre Son Altesse Sérénissime le prince Holkar et la très-haute, très-sublime, très-puissante et très-invincible Compagnie des Indes, engageront Son Altesse à favoriser par tous les moyens possibles les recherches scientifiques dont le capitaine Corcoran a été chargé par l'Académie des sciences de Lyon et avec l'autorisation de Sa très-gracieuse et très-noble Majesté Victoria, première du nom, souveraine des trois royaumes unis d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.