«Que le diable t'emporte! dit Buridan, à moitié ivre. On ne peut donc plus rire ici. On ne boit plus, on ne chante plus, on parle poliment des belles. Si cela continue, on ne pourra plus fumer. Adieu, les amis. Je reviendrai quand vous serez plus gais.
Son départ fit grand plaisir à Claude.
«Votre ami est bien amusant, dit Juliette, mais il est bien mal élevé.
—C'est un charmant garçon, répliqua le peintre, qui a été mon témoin mardi dernier et qui a grand soin de ma blessure; mais il n'est pas habitué à parler aux honnêtes femmes.
—Est-ce qu'il a des maîtresses? demanda la jeune fille.
—Je n'en sais rien, répondit Claude étonné. Pourquoi me faites-vous cette question?
—J'ai parlé au hasard, dit-elle en rougissant. Qu'est-ce que cela me fait, que M. Buridan ait des maîtresses ou non?»
Si Claude avait eu plus d'expérience, cette rougeur subite l'eût inquiété. Peu à peu, Juliette devint pensive, et ne répondit plus qu'à peine aux discours du jeune homme. Après quelques instants, elle se leva, promettant de revenir.
Huit jours après, Claude, encore fatigué de la perte de son sang, mais déjà guéri, commença le portrait de la belle Juliette. On croira aisément qu'il n'allait pas vite en besogne. Aucune esquisse ne lui paraissait digne de son modèle. Il s'était fait pendant la semaine un plan de campagne profondément combiné. «Puisque le hasard veut que j'aie rencontré, disait-il, l'une des plus jolies filles de Paris, et à coup sûr l'une des plus innocentes, je veux qu'elle n'ait pas d'autre maître que moi. Le ciel m'a refusé la beauté, mais il m'a laissé l'ascendant qu'un esprit cultivé et une passion forte donnent à un homme sur une femme ignorante et pure. J'éclairerai son esprit, j'élèverai son âme, je lui ferai connaître le ciel et la terre, et peut-être pourrai-je surmonter les obstacles que m'oppose la nature. Le destin se lassera de poursuivre un malheureux.»
Claude était éloquent; il était savant comme un peintre de ce seizième siècle, où Michel-Ange et Raphaël connaissaient et pratiquaient à la fois tous les arts. Tout le monde sait la puissance de la solitude. Le peintre, plein de force et de génie, avait vécu comme les solitaires de la Thébaïde; ses passions, longtemps contenues, n'en étaient que plus fortes. Il aimait Juliette avec la violence d'un homme qui aime pour la première fois, et qui n'attache de prix qu'à l'amour.