Elle se sentait troublée devant lui sans savoir pourquoi. Il affectait de lui parler peinture; mais ses yeux ardents, fixés sur elle, l'instruisaient assez de ce qu'il ne voulait pas avouer. Il était heureux d'aimer; mais le sentiment de son irrémédiable laideur glaçait la parole sur ses lèvres. Le triste nom de Quasimodo lui revenait sans cesse à l'esprit. La laideur n'est-elle pas, comme la vieillesse, l'antipode de l'amour?
Après une heure de travail, la belle Juliette voulut retourner à Passy. Claude l'accompagna, et la conduisit à travers le bois de Boulogne. La matinée était belle; les arbres étaient couverts de feuilles; le ciel était pur, et les oiseaux chantaient sur la cime des chênes. Claude se sentait rempli d'une joie délicieuse. Il courait légèrement dans les allées, entraînant sa compagne, qui était aussi gaie que lui-même. Il jouissait du bonheur de faire goûter le premier à cette âme naïve le fruit de l'arbre de la science. Il lui expliquait tout ce qu'il voyait; il lui parlait botanique, religion, philosophie, histoire même, proportionnant son langage à la faiblesse de cette intelligence encore peu exercée. Il lui enseignait les lois et les moeurs des animaux, des végétaux et leurs amours; il parlait des pays lointains, de l'Italie, qu'il avait vue; de l'Orient, qu'il voulait voir et qu'il devinait déjà. La jeune fille écoutait ses discours avec une admiration profonde; elle comprenait tout, et elle questionnait toujours. Au sortir du bois, Claude voulut se retirer.
«Pourquoi ne venez-vous pas avec moi? dit-elle.
—Votre tante ne me connaît pas.
—Elle vous connaît parfaitement. Croyez-vous que je n'aie point parlé de vous le premier jour, et du service que vous m'avez rendu? Suis-je si ingrate? Ma tante sera ravie de vous voir. Elle sait la surprise que vous lui ménagez, et serait offensée si vous refusiez de venir chez elle.
—Par le Dieu vivant! pensa le peintre, je suis en veine aujourd'hui. Une journée tout entière avec elle! Aurais-je osé l'espérer?»
Là-dessus, sans faire la moindre objection, il suivit la jeune fille et entra chez la fruitière.
C'était une grosse femme gaie, rouge de teint, active, bavarde, prompte à faire connaissance, et regardant comme ses amis tous ceux qu'elle connaissait. Elle était riche, et quarante mille francs placés en rentes sur l'État, joints aux profits de son petit commerce, ajoutaient à son bonheur. Elle avait une tendresse aveugle pour sa nièce, qu'elle regardait comme le miroir de la sagesse et comme un puits d'érudition.
A peine eut-elle vu le peintre, qu'elle lui donna la main, le fit asseoir, le fit manger, le fit parler, et lui vanta sa nièce, de sorte qu'au bout de trois quarts d'heure, Claude croyait avoir vécu toute sa vie dans la maison et prenait goût à la fruiterie.
Le dimanche suivant était le jour de la fête de la bonne femme, et il fut convenu que Claude se hâterait de terminer le fameux portrait, et que la fruitière donnerait ce jour-là un grand dîner, suivi d'un bal de voisins.