—Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise.

Si jamais on voulait peindre le comble de l'étonnement, il faudrait représenter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand Vantripan lui-même et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des quatre-vingt-quinze dynasties qui ont régné cent cinquante mille ans sur la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot était devenue si délicate qu'il aurait donné beaucoup pour voir finir cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait seul, debout, et les yeux baissés, au milieu des regards de tous. Ses paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan s'écria:

—Mille millions de cathédrales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter?

—Vous vous trompez, sire, dit Pierrot avec une respectueuse fermeté; je n'ai point brigué l'honneur que Votre Majesté daigne me faire, et, comme je ne puis l'accepter, je le déclare avec sincérité.

A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte et la douleur la suffoquaient.

—O ciel! s'écriait-elle, être dédaignée par celui que j'ai dédaigné si longtemps!

Elle se leva, et, suivie de sa mère, alla pleurer à l'aise dans son appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares; Pierrot, premier ministre adoré de tout un peuple (ce qui est si rare pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando.

—Pourquoi, disait-elle amèrement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je méprisé?

Et son imagination s'enflammant peu à peu, elle résolut de connaître sa rivale pour se venger d'elle, et, s'il était possible, l'enlever à Pierrot.

Pendant qu'elle formait des projets si funestes à la tranquillité de notre héros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir convenablement du mauvais pas où il était engagé; mais il ne put y parvenir.