Peut-être trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une faible idée de la beauté qu'il veut peindre, et que ses comparaisons, tirées de la sculpture et de l'antiquité, sont un peu obscures pour qui n'a jamais visité le musée du Louvre.

Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet en toutes choses.

Le vieil Alcofribas avait passé sa vie entière dans l'étude des sciences, et il avait un peu négligé les lettres.

Le binôme de Newton lui était plus familier que l'éloquence, et les découvertes paléontologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ne sont pas la millième partie des choses que ce vieux magicien avait inventées et publiées dans des livres mystérieux qui furent autrefois brûlés par les ordres du sauvage Gengis-Khan, et dont le dernier exemplaire a été découvert il y a six mois, dans les ruines de Samarcande, par un de mes amis, qui est allé visiter les bords de l'Oxus.

Oh! si vous saviez les grandes, belles, profondes et mystérieuses conceptions que contient cet ouvrage admirable, unique jusqu'à présent dans l'histoire du monde, vous prendriez sur-le-champ le chemin de fer jusqu'à Strasbourg; de Strasbourg vous iriez à Vienne, en chemin de fer; de Vienne vous iriez à Constantinople moitié en chemin de fer, moitié par terre; de Constantinople à Scutari par mer; de Scutari à Damas avec la caravane des pèlerins de la Mecque; de Damas à Bassorah par chameaux, à travers les déserts de la Mésopotamie; de Bassorah, qui est sur le Tigre, à Hérat, à pied, à cheval, en voiture ou en ballon, suivant l'occasion; de Hérat aux Portes de fer qui gardent l'entrée du Khoraçan; des Portes de fer à l'Oxus et à Samarcande, capitale du pays de Sogd.

Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand caravansérail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants venus d'Europe, ce qui éveillerait la curiosité et le soupçon.

Vous traverserez le caravansérail dans toute sa longueur, deux fois; vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne diagonale entre les deux extrémités les plus éloignées du bâtiment, car il est de forme irrégulière.

Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux mots: kara, brankara, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule magique consacrée; puis vous sortirez du caravansérail, vous suivrez la première rue à gauche, qui est la rue Râhkhr (Râhkhr, en tartare, signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards à barbe blanche qui sont rangés en cercle et assis à terre, les jambes croisées.

Ils cherchent sur la tête et dans les cheveux les uns des autres ce petit animal qui tourmente si cruellement les mendiants napolitains; quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'écrasent entre les pouces. Ne cherchez pas à leur parler ni à les aider, ce serait inutile; suivez la seconde rue à droite, la première à gauche, la troisième à droite, la seconde à gauche, la quatrième à gauche et à droite.

Là, vous prendrez la première à gauche, et vous vous arrêterez devant une maison que rien ne distingue de toutes les autres.