—Pas trop, dit Pierrot.

—As-tu jamais songé à autre chose qu'à réaliser tes fantaisies?

—Je l'avoue.

—Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici à Nankin. Commence, et crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la besogne.

—J'essayerai, dit Pierrot.

—Soit; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos.

A ces mots, Pierrot mit pied à terre et laissa la bride sur le cou de son cheval. La fée en fit autant, et tous deux entrèrent dans la ville, vêtus comme de pauvres pèlerins.

Au détour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cortége: c'était un riche mandarin qui allait à la campagne avec sa femme et ses enfants. Il était assis dans un palanquin porté par un éléphant. Vingt domestiques marchaient devant lui et écartaient les passants à coups de bâton. Tout le monde se rangeait avec empressement sur son passage. Pierrot, oubliant que rien ne distingue un grand connétable mal vêtu d'un autre citoyen, continua son chemin sans s'inquiéter du mandarin, sans le braver et sans l'éviter.

—Ote-toi de là, canaille! cria un des domestiques en lui donnant un coup de bâton.

Pierrot, furieux, se retourna, arracha le bâton des mains de son adversaire et lui administra la volée la plus complète qui soit jamais tombée sur les épaules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de celui-ci, les autres accoururent et chargèrent Pierrot. Celui-ci était si animé par leur insolence, qu'il les eût assommés tous sans l'intervention de la bonne fée.