—Voilà un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre homme.
Là-dessus il fit ses préparatifs, c'est-à-dire qu'il fit seller Fendlair et prit un manteau de voyage. Trois jours après il était au camp.
L'armée chinoise, composée de huit cent mille hommes, attendait l'arrivée des Tartares à l'abri de la fameuse muraille qui sépare la Chine du vaste empire des îles Inconnues. Vous savez, mes amis, que cette muraille a été construite pour préserver les Chinois des attaques de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la plupart d'entre vous n'ont pas eu l'occasion de voir ce singulier rempart, vous ne saurez pas mauvais gré, je crois, au vieil Alcofribas de vous en donner une idée.
«Cette muraille, dit-il, a plus de cent pieds de haut et de trente pieds de large. Elle est semée de tours qui s'élèvent de distance en distance. Elle s'étend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de frontière aux deux pays, tantôt bornant la plaine, tantôt surplombant d'affreux précipices. Au pied de chaque tour sont deux portes, l'une qui s'ouvre du côté de la Chine, l'autre qui fait face aux îles Inconnues.»
Pierrot était à peine au camp depuis deux jours lorsqu'un bruit semblable aux grondements de la foudre, au pétillement de la grêle sur les toits et au désordre confus d'une foire, se fit entendre et annonça l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp, éperdus et en désordre. Pierrot calma tout à coup cette confusion en faisant publier que le premier qui serait trouvé hors de sa place et de son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussitôt chercher ses armes et rejoindre son drapeau. Le général monta sur la tour pour voir l'armée tartare.
C'était un spectacle effrayant et admirable. Imaginez-vous cinq cent mille cavaliers montés à cru sur de petits chevaux sauvages et hérissés. Chaque cavalier était armé d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En tête s'avançait le formidable Kabardantès, le frère cadet de Pantafilando; il était beaucoup moins grand que son frère, et mesurait vingt pieds à peine, mais sa force était colossale. Il luttait sans arme, corps à corps, avec les ours, et les écartelait de ses mains; il portait à l'arçon de sa selle une massue en argent, du poids de dix mille livres. Il ne tuait pas, il assommait et réduisait en poussière ses ennemis. Son cheval, d'une taille proportionnée à la sienne, et d'une vigueur extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder sans frémir. Kabardantès était le fils du fameux Tchitchitchatchitchof, empereur des îles Inconnues, et de la cruelle sorcière Tautrika, dont le nom est si célèbre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa mère quelque chose des pratiques de la magie noire. Il pouvait, à son gré, soulever et pousser les nuages, évoquer les vents et les brouillards, faire paraître et employer à son service les démons. Sa férocité était sans bornes; il avait massacré plus de cent mille Chinois du vivant de Pantafilando, et de leurs têtes il avait fait construire une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits sombres et étoilées, pour contempler les astres et évoquer les puissances infernales. Une main invisible avait gravé sur son front, pendant son sommeil, les trois lettres que voici:
qui, dans le langage magique, signifient:
Tue!
Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, brûler, massacrer, exterminer. Il égorgeait, sans pitié, les femmes, les enfants, les vieillards: il avait surtout pour les enfants une haine inexplicable. Il aimait à boire leur sang tout chaud encore et fraîchement versé. C'était le monstre le plus effroyable qu'on eût jamais vu.