Ce qui ajoute encore à la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il était invulnérable, excepté au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les sabres, les lances, les flèches, les balles, rebondissaient sur sa peau sans l'entamer, comme si elles eussent été élastiques.

Tel était ce guerrier épouvantable dont le seul nom jetait l'effroi dans le coeur de tous les Chinois. Pierrot même, au premier abord, eut peine à soutenir sa vue; mais quand il pensa à l'opinion que Rosine aurait de lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait reculé devant le danger, il se sentit si brave que cent mille Kabardantès ne l'eussent pas fait reculer d'une semelle.

Cependant il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la Chine. Il vit bien que son armée avait besoin de s'aguerrir, et attendant tout du temps et de son courage, il fit faire bonne garde le long des murailles et dans l'intérieur des tours, et prit soin d'exercer ses soldats.

Horribilis arriva au camp quelques jours après, et demanda d'un ton hautain pourquoi l'on n'avait pas livré bataille à l'ennemi. Pierrot exposa ses raisons avec une fermeté polie, et tout le conseil fut de son avis.

—Mon père, dit Horribilis, ne vous a pas envoyé pour discuter, mais pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous êtes plus prudent que brave.

Pierrot se mordit les lèvres pour ne pas répondre avec sévérité; mais, sans s'inquiéter du discours du prince, il fit continuer les exercices militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, déplora tout haut la lâcheté du grand connétable, qui compromettait, disait-il, le sort de l'État. On ne l'écouta point; mais un jour, Pierrot, impatienté, lui dit en présence de toute l'armée:

—Seigneur, daignez vous mettre avec moi à la tête de l'avant-garde, nous allons faire une sortie générale contre les Tartares.

—Il ne convient pas, dit Horribilis avec dignité, que j'expose inutilement des jours qui sont précieux à l'État et à ma famille. Je vais en demander la permission à mon père, et si Sa Majesté le permet, vous me verrez courir le premier dans la mêlée.

Comme on le pense bien, il se garda d'écrire, et Pierrot, content de l'avoir réduit au silence, ne lui en parla pas davantage.

Cependant, Kabardantès, furieux de se voir arrêté par cette muraille et par la prudence de Pierrot, résolut de donner un assaut général. L'embarras était grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient escalader la muraille à cheval, et savaient mal combattre à pied. Kabardantès, après avoir un peu rêvé à cette difficulté, fit fabriquer une énorme quantité d'échelles d'une hauteur de plus de cent quarante pieds chacune, et décida que l'escalade se ferait à neuf heures du matin, après déjeuner.