Au jour fixé, Pierrot, averti par ses éclaireurs du dessein de l'ennemi, borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait être de jeter des pierres sur la tête des Tartares pendant l'assaut, et de renverser leurs échelles dans le fossé. La hauteur de la muraille était telle qu'il n'y avait rien à craindre des assiégeants si les assiégés faisaient leur devoir. Les deux chefs prononcèrent un petit discours que le vieil Alcofribas nous a conservé:
«Braves Tartares, dit Kabardantès, montez à l'assaut sans peur. Si vous mettez le pied sur ce rempart, la Chine est à vous: massacrez, pillez, brûlez. Je me réserve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres.»
—Vive le généreux Kabardantès! crièrent les Tartares.
Ce cri fut si retentissant et poussé avec tant d'ensemble que la muraille en fut ébranlée: quelques pierres tombèrent des créneaux.
—Voyez, dit Kabardantès, les dieux mêmes sont pour vous: la muraille s'écroule pour vous livrer passage.
On applaudit de toutes parts. Le même accident avait effrayé les Chinois.
—Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les écraser que ces pierres sont tombées d'elles-mêmes sur leurs têtes.
La vérité est que les pierres n'étaient pas solidement liées avec du ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait à des soldats poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre.
—Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous attend: que ceux qui aiment la patrie, la famille et la liberté se souviennent qu'on ne défend qu'avec le sabre ces trois biens si précieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi.
A ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire de bonne besogne. Tous ses soldats l'imitèrent et attendirent de pied ferme le premier choc.