Kabardantès dressa une échelle contre la muraille et commença l'escalade. En un instant plus de mille échelles furent dressées et se chargèrent de Tartares. On les voyait se presser les uns derrière les autres comme des fourmis noires dans une fourmilière; ils poussaient des cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois à leur poste.

Lorsque Kabardantès fut arrivé au sommet de l'échelle, il mit la main sur le créneau et dit à Pierrot qui l'attendait:

—Ah! chien, c'est toi qui as tué Pantafilando; tu vas mourir!

En même temps il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le leva en l'air, fit perdre l'équilibre au géant et le jeta dans le fossé, les bras en avant et la tête la première. Dans cette chute épouvantable, tout autre eût été réduit en miettes; le Tartare ne fut qu'étourdi du coup.

—Et bien! lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu dois le savoir maintenant.

A ces mots, il prit par les deux montants l'échelle toute chargée de Tartares qui montaient derrière leur empereur, et la balança quelque temps dans l'air, comme s'il eût hésité sur ce qu'il devait faire. Tous ces malheureux poussaient des cris de rage et d'angoisse. Enfin Pierrot la poussa violemment sur une échelle voisine; toutes deux tombèrent sur une troisième, qui s'écroula sur une quatrième, et celle-ci sur une cinquième.

A cet effrayant spectacle, de toutes parts s'éleva un profond silence. Les échelles tombaient les unes sur les autres, jusqu'à la dernière, sur une étendue de plus d'une demi-lieue, qui était celle du champ de bataille.

L'une d'elles présentait un spectacle fort singulier: comme chaque Tartare tenait sa lance haute derrière son compagnon, celui du premier rang reçut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il se trouva embroché tout vif comme une alouette; le second reçut à son tour la lance du troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut le bonheur de sauter à terre avant la chute de l'échelle et de s'enfuir.

Plus de vingt mille Tartares périrent dans ce premier assaut, et de la seule main de Pierrot. «On ne s'étonnera pas de ce nombre, dit le vieil Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille échelles, et que chacune d'elles était chargée d'hommes jusqu'au dernier échelon; qu'il y avait plus de cent cinquante échelons, et que tout s'écroula en même temps.» On irait même fort au delà si l'on calculait tous ceux qui s'estropièrent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras cassés, ou les jambes rompues, ou les côtes enfoncées, ou l'oeil poché, ou le nez en marmelade. Mais on conçoit assez que nous préférions la vérité à la gloire même de Pierrot; il n'y eut pas plus de vingt mille morts.

C'est déjà bien assez, si l'on songe au temps qu'il faut pour nourrir, élever, instruire un homme, aux soins qui lui sont nécessaires et à la dépense que font les parents avant qu'il soit bon à quelque chose, qu'il sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait à tout cela, avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de conquérants; et s'il y en avait encore, si quelques enragés voulaient encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux auxquels il faut des douches et des sinapismes.