Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais cela ne suffit pas pour être heureux. Il faut encore savoir les écarter avec un sabre; c'est le devoir de tous les honnêtes gens et de tous les gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honnête homme si l'on ne sait pas et si l'on n'ose pas défendre ses parents, ses amis, sa patrie et soi-même.
Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares, il était forcé de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre, dit l'Évangile, périra par le sabre. Avec le temps et les enseignements de la fée, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour protéger les faibles et les opprimés; mais alors il n'hésitait jamais, eût-il dû lui en coûter la vie.
Après l'écroulement des échelles, un murmure confus s'éleva dans l'air et se changea en un concert affreux de cris et d'imprécations qu'on entendit jusque dans les gorges profondes des monts Altaï. Pierrot se croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.
Hélas! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un père, une mère et des enfants, peut-être! Quelle exécrable folie les pousse à se jeter sur nous comme des chiens enragés, ou comme des bêtes féroces qui cherchent leur pâture? Dieu m'est témoin que j'ai horreur de ces sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans défense, ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas déjà bien malheureux d'être si lâches et de n'oser se défendre? Faut-il que partout la force triomphe de la justice?
Comme il était plongé dans ces pensées, Kabardantès sortit de son étourdissement et lui cria:
—Tu m'as pris en traître, Pierrot, mais je me vengerai!
A ces mots, saisissant un énorme rocher qui s'élevait près de là, il le lança à la tête de Pierrot. Celui-ci évita le coup, et le rocher alla tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent écrasés, et les autres s'enfuirent épouvantés. Pierrot les rallia sur-le-champ et les ramena à leur poste. Il s'attendait à une nouvelle escalade; mais les Tartares n'osèrent livrer un second assaut ce jour-là. Ils manquaient d'échelles et voulaient ensevelir leurs morts.
En revenant dans sa tente, le grand connétable reçut les félicitations de tous ses principaux officiers. Les soldats s'écriaient: Vive Pierrot! L'illumination fut générale. On buvait, on chantait, on se réjouissait. Pierrot remercia le ciel et la fée Aurore, à qui il devait tant de gloire.
—Ah! se disait-il, il ne manque à mon bonheur que d'avoir ma marraine près de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine!
Au moment où il formait ce voeu, la bonne fée parut. Pierrot se jeta à ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse, suivant la coutume.