—Songe bien, dit la fée, que tu ne seras pas toujours heureux et glorieux; que tu seras un jour calomnié, méprisé peut-être, et qu'il te faudra, pour supporter cette cruelle épreuve, un courage plus grand encore, plus inébranlable et plus rare que celui que tu as montré jusqu'ici.
—Je le veux! dit Pierrot.
A ces mots, la bonne fée passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en aperçût, un anneau magique constellé tout semblable à celui qu'elle avait autrefois donné à Pierrot.
—Vous voilà fiancés, dit-elle.
Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit transporter dans sa tente par les génies soumis à ses ordres.
Le lendemain, ce héros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit se mouvoir toutes sortes de balistes, de béliers, de catapultes et d'autres machines de guerre que faisait apprêter Kabardantès. Cette vue l'inquiéta beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il voyait bien à ces préparatifs que le mur qui défendait l'armée ne résisterait pas longtemps. Cependant le mal était sans remède. Il fit amasser une grande quantité de bois, d'huile et de rochers, pour brûler ou écraser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerçait dans le camp à tirer de l'arc, à manier le sabre ou la hache. Enfin, après un mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.
Un matin, toute l'armée tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux traînaient une machine énorme dont je ne vous ferai pas le détail, parce que le vieil Alcofribas l'a négligé, mais que les ingénieurs de Kabardantès déclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer un chemin. Cette machine s'avança lentement jusqu'en face de la grande muraille chinoise. A ce moment, Kabardantès donna le signal: elle partit comme une flèche et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'écroula avec un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds.
Aussitôt Kabardantès et les plus braves de son armée se précipitèrent pour entrer dans la brèche. Toute l'armée chinoise poussa un cri de terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardantès mettait le pied dans l'intérieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que les pierres écroulées l'empêchaient de se retirer assez vite, il jeta promptement dans sa bouche ouverte un énorme chaudron d'huile bouillante qu'il avait fait préparer. Kabardantès ferma la bouche trop tard, et, dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile, descendant dans ses entrailles, le brûla horriblement. Il s'enfuit, jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux.
—Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome.
Kabardantès, exaspéré, lui donna un coup de pied si violent que le malheureux majordome fut jeté à six cents pas de là, et tomba mort sur les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient à distance, et s'enfuyaient au lieu de répondre à son appel. Pendant ce temps, le malheureux empereur cuisait intérieurement, et se tordait dans des convulsions désespérées. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et, ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fièvre et voulut lui tâter le pouls. Kabardantès ouvrit la bouche et fit signe que de là venait son mal.