—Il a trop mangé, pensa le chirurgien; c'est une indigestion.
Et il fit préparer un lavement; mais le malheureux prince, indigné de n'être pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes, et le cassa en deux sur son genou. Après cet exploit, tout le monde s'enfuit, et il resta seul, maugréant, pestant contre Pierrot, maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal à propos de crier victoire, et ne parlant que d'écorcher son ennemi. Mais laissons ce féroce empereur, et revenons à notre ami.
Il n'eut pas le temps de se réjouir beaucoup de la fuite de Kabardantès et du bon tour qu'il lui avait joué, car les gardes de celui-ci, qui le suivaient de près, montèrent à leur tour sur la brèche.
—En avant! cria Pierrot à ses soldats; et, pour leur donner l'exemple, il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers il abattit la tête de son voisin, et coupa l'épaule droite au troisième. Le quatrième, qui était un guerrier renommé dans l'armée tartare pour son courage, s'avança sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon à moitié rôti, il la passa au travers du corps du Tartare.
—Voilà un dindon et une oie! dit Pierrot.
Animés par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat devint acharné autour de la brèche. Cependant les Tartares, toujours renforcés, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui lui réussit.
Il fit jeter sur la brèche une énorme quantité de fagots et y fit mettre le feu. Dès que la flamme commença à s'élever dans les airs, aucun Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot, n'ayant affaire qu'à ceux qui étaient entrés déjà, et qui n'étaient pas plus de deux ou trois mille, les tailla en pièces. Aucun d'eux ne voulut se rendre.
Le jour finissait, et il était trop tard pour tenter une nouvelle attaque. Pierrot fit réparer la brèche pendant la nuit, et les Chinois travaillèrent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille était refaite, et qu'un monceau de cendres et le sang versé indiquaient seuls le lieu du combat de la veille. L'incendie avait gagné les machines de Kabardantès et les avait consumées. Il fallait donc recommencer ces pénibles travaux. L'armée tartare murmurait contre l'incapacité de son chef, et Kabardantès, furieux, était couché dans son lit, sans pouvoir remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles étaient bouillies.
Ce second combat fit à Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On convint qu'il avait montré un courage, une présence d'esprit, une habileté dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le perdre.
Horribilis, qui s'était bien gardé de paraître durant le combat, écrivit à Vantripan que Pierrot était seul maître dans l'armée, qu'il distribuait tous les emplois à ses créatures, et qu'il aspirait ouvertement au trône. Si ce prince scélérat avait osé faire assassiner Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-même. Quoiqu'il ne fût pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il était si fort, si agile, si intrépide, si adroit et si prompt à prendre un parti, qu'il fallait être sûr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, même durant son sommeil.