Il me raconta encore beaucoup d'autres choses, plus intimes et plus amusantes qui peut-être trouveront place dans cette histoire, et je l'écoutai patiemment et même avec plaisir, en errant avec lui sur la grande route, car un homme passionné choque souvent, mais n'ennuie jamais.

Et certes, Michel ne me choquait ni ne m'ennuyait (au contraire!) en faisant le récit de ses amours.

Cependant le jour était levé depuis longtemps, et il fallait revenir à la maison, moi pour rassurer ma mère, qui ne m'ayant jamais vu découcher, aurait eu quelque inquiétude ou quelque soupçon fâcheux, et Michel parce que sa mère, après l'avoir attendu longtemps pour le chapitrer, avait dû perdre patience, se coucher et dormir, ce qui lui donnait à lui-même quelque repos.

Tout à coup, vers six heures du matin, comme nous descendions la grande rue bordée de maisons et de jardins qui traverse le faubourg Saint-Hilaire, nous vîmes deux portes s'ouvrir presque en même temps,—celles de Mme Forestier et de Mme Bernard.

Par ces deux portes sortirent avec une étonnante précision les deux servantes, Mihiète et Marion, chacune avec son balai, comme deux guerriers armés de leurs lances.

On connaît déjà la forte Mihiète, faite comme une barrique et montée sur deux courtes pattes. Marion toute différente, était longue et maigre, mais bilieuse et redoutable.

Elles se regardèrent d'un air de défi et de mépris réciproque.

Par malheur, la rue était en pente, et, comme les rues de Creux-de-Pile ne sont pas tout à fait aussi bien balayées que celles de Paris, chacun pousse tout ce qui le gêne dans sa maison sur son voisin, qui le pousse à son tour sur un autre, jusqu'à ce que le dernier héritier de cet amas d'os, de vieux papiers et de trognons de choux s'en débarrasse en le jetant dans la rivière.

C'est une règle immuable qui s'est établie dans Creux-de-Pile, dix-sept cents ans avant la fondation de Rome, et qui subsistera sans doute encore dix-sept mille ans après le jour du jugement dernier.

La forte Mihiète avait donc l'habitude de pousser sur le terrain de sa voisine tous les objets que les municipalités malhonnêtes appellent du nom d'«ordures».