—Ah! pour cela, je n'en sais rien.
—Je le sais, moi, dit une femme. Il venait de chez Rose-d'Amour.»
A ce nom, tout le monde se mit à crier:
«En voilà une gaillarde, une effrontée! Rien ne pourra donc la corriger? Comment! elle va débaucher les pères de famille, maintenant!
—Faites attention à ce que je vous dis, ajouta une de mes camarades d'atelier, il y aura encore quelqu'un de tué pour cette malheureuse.
—Ce n'est pas étonnant, dit une vieille femme. Les hommes n'aiment que ces créatures-là?»
Et cette fois encore, on rejeta sur moi tous les torts. C'était moi qui avais encouragé Matthieu. Du vivant de sa femme, je l'avais reçu chez moi tous les soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir de ma maison à trois heures du matin. On plaignit la pauvre défunte, on assura qu'elle était morte du chagrin de voir la mauvaise conduite de son mari; enfin tout ce qu'on avait dit contre moi depuis le départ de Bernard se réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais plus d'appui nulle part. Mon père était mort, mon pauvre père, le seul être qui m'eût protégée!
Il faut vous dire que j'avais encore, sans le savoir, un nouveau sujet de tristesse.
Quand je vis que Bernard ne m'écrivait pas et que sa mère ne me parlait plus de lui que rarement, de loin en loin, j'avais résolu d'apprendre à lire et à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même, car excepté le catéchisme, qu'on m'avait fait apprendre pour la première communion, je ne savais absolument rien de ce qu'on enseigne dans les écoles.
Mais en même temps j'étais fort embarrassée d'apprendre, car d'abord, madame, je n'avais pas la tête bien organisée pour les livres. Cela vient un peu de naissance, comme vous savez, et mon père, mes soeurs et moi nous avions la tête si dure qu'il avait fallu renoncer à nous apprendre à lire.