Cependant, comme je veux fermement ce que je veux, je m'en allai trouver un pauvre garçon qu'on appelait Jean-Paul, qui était sans famille, sans parents connus, et sorti, je crois, de l'hospice de Lyon. Ce pauvre Jean-Paul, qui était boiteux et marqué de la petite vérole, mais doux comme un mouton et aimé de tout le monde à cause de sa bonté, faisait le soir, après souper, une école de lecture et d'écriture à sept ou huit filles de mon âge qui n'avaient pas appris à lire mieux que moi, et qui en sentaient trop tard la nécessité.
Comme il était garçon tailleur et vivait de son aiguille, sans être riche, il faisait son école gratis et ne se faisait pas prier pour écrire les lettres de son quartier. J'allai lui demander de me recevoir parmi ses élèves.
Le pauvre garçon me regarda en souriant, suivant sa manière, et me dit:
«Tu es bien grande, Rose-d'Amour, pour apprendre l'écriture à ton âge. Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?
—Justement. C'est à mon colonel.
—Au colonel Bernard?
—Oui, au colonel Bernard.
—Eh bien! viens quand tu voudras.»
J'y allai le soir même, et je commençai à travailler si durement et avec tant d'application à faire des barres, des a, des o, des i, des u, des majuscules, des minuscules, de la ronde, de l'anglaise, de la bâtarde et de la coulée, que j'en étais bien souvent plus fatiguée que de bêcher la terre, tant la plume est un outil pesant pour celui qui n'en a pas l'habitude.
Enfin je commençai à écrire des lettres grandes d'un pouce, puis d'un demi-pouce, d'un quart de pouce, et finalement de grandeur naturelle, et quoique je n'aie jamais été grande écrivassière, je puis maintenant me faire lire et lire les autres.