G — Tu vas mieux juger combien tu as raison. Mon tempérament s'accommodait volontiers d'une vie de fêtes et de plaisirs. Je consentis joyeusement à être initiée aux mystères des Saturnales monastiques. Mon admission ayant été adoptée au chapitre, je fus présentée deux jours après. J'arrivai nue selon la règle. Je fis un serment exigé et, pour achever la cérémonie, je me prostituai courageusement à un énorme Priape de bois disposé à cet effet. J'achevais à peine une douloureuse libation que la bande des soeurs se rua sur moi plus pressée qu'une troupe de cannibales. Je me prétai à tous les caprices, je pris les poses les plus lubriquement énergiques, enfin je terminai par une danse obscène et je fus proclamée victorieuse. J'étais exténuée. Une petite nonne, bien vive, bien éveillée, plus raffinée que la supérieure, m'entraina dans son lit: C'était bien la plus damnée Tribade que l'enfer put créer. Je conçus pour elle une vraie passion de chair et nous fumes presque toujours ensemble pendant les grandes orgies nocturnes.
F — Dans quel lieu se tenaient vos Lupercales?
G — Dans une vaste salle que l'art et l'esprit de la débauche s'étaient plu à embellir. On y arrivait par deux grandes portes fermées à la façon des orientaux avec de riches draperies, bordées de franges d'or, ornées de mille dessins bizarres. Les murs étaient tendus en velours bleu foncé qu'encadrait une large plaque en bois de citronnier habilement ciselée. A distance égale de grandes glaces partaient du plafond et touchaient au parquet. Dans les scènes d'orgie les grouppes nuds des nonnes en délire se réflétaient sous mille formes, ou bien se détachaient vifs ou brillans: Sur les panneaux tapissés. Des coussins, des divans tenaient lieu de sièges et servaient mieux encore les ébats de la volupté, les poses de la lubricite. Un double tapis, d'un tissu délicat, délicieux au toucher, recouvrait le parquet. On y voyait représentés avec une magie surprenante de couleurs vingt groupes amoureux dans des attitudes lascives bien propres à rallumer les désirs éteints. Ailleurs, sur des tableaux, dans le plafond, la peinture offrait à l'oeil les images les plus expressives de la folie et de la débauche. Je me rappelle toujours une thyade fougueuse que tourmentait un corybante. Je ne regardais jamais ce tableau sans me provoquer aussitôt au plaisir.
F — Ce devait être délicieux à voir!
G — Ajoute encore à ce luxe de décoration l'enivrement des parfums et des fleurs. Une chaleur égale, tempérée, puis une lumière tendre, mystérieuse qui s'échappait, de six lampes d'albâtre, plus douce qu'un reflet d'opale. Tout cela faisait naître en vous je ne sais quel vague enchantement, mêlé de désir inquiet, de rêverie sensuelle. C'était l'Orient, son luxe, sa poësie, sa nonchalante volupté. C'était le mystère du harem. Ses secret délices et par dessus tout son inéfable langueur.
F — Qu'il eut été doux de passer là des nuits d'ivresse près d'un objet aimé.
G — Sans doute, l'amour en eut fait volontiers son temple, si la bruyante et sale orgie ne l'avait transformée chaque soit en repaire immonde.
F — Comment cela?
G — Dès que minuit sonnait, les nonnes entraient vêtues d'une simple tunique noire, pour faire ressortir la blancheur des chairs. Toutes avaient les pieds nuds, les cheveux flottans, Un service splendide paraissait bientôt comme par enchantement. La supérieure donnait le signal et l'on y répondait à l'envi. Les unes se tenaient assises, les autres couchées sur les coussins. Les mets exquis, les vins chauds irritans étaient enlevés avec un appétit dévorant. Ces figures de femmes usées par la débauche, froides, pâles aux rayons du jour, se coloraient, s'échauffaient peu-à-peu. Les vapeurs bacchiques, les apprêts cantharidés portaient le feu dans le corps, le trouble dans la tête. La conversation s'animait, bruissait confuse et se terminait toujours par des propos obscènes, des provocations délirantes lancées, rendues au milieu des chansons, des rires, des éclats, du choc des verres et des flacons Celle des nonnes le plus pressée, le plus emportée tombait tout-à-coup sur sa voisine et lui donnait un baiser violent qui électrisait la bande entière. Les couples se formaient, s'enlaçaient se tordaient dans de fougueuses étreintes. On entendait le bruit des lèvres s'appliquant sur la chair, ou s'entremelant avec fureur. Puis partaient des soupirs étouffés, des paroles mourantes, des cris d'ardeur ou d'abattement. Bientôt les joues, les seins, les épaules, ne suffisaient plus aux baisers sans frein. Les robes se relevaient ou se jetaient de côté. Alors, c'était un spectacle unique que tous ces corps de femmes, souples, gracieux, enchainés nuds l'un à l'autre, s'agitant, se pressant avec la raffinerie, l'impétuosité d'une lubricité consommée. Si l'excès du plaisir différait trop au gré de l'impatient désir, on se détachait un instant pour reprendre haleine. On se contemplait avec des yeux de feu, et on luttait à qui rendrait la pose la plus lascive la plus entrainante. Celle des deux qui triomphait par ses gestes et sa débauche, voyait tout-à-coup sa rivale éperdue fondre sur elle, la culbuter, la couvrir de baisers, la manger de caresses, la dévorer jusqu'au centre le plus secret des plaisirs, se plaçant toujours de manière à recevoir les mêmes attaques. Les deux têtes se dérobaient entre les cuisses, ce n'était plus qu'un seul corps, agité, tourmenté convulsivement, d'où s'échappait un râle sourd de volupté lubrique suivi d'un double cri de joie.
Elles jouissent! elles jouissent! répétaient aussitôt les nonnes damnées. Et les folles de se ruer égarées les unes sur les autres plus furieuses que des bêtes qu'on lache dans une arène.