L'étranger qui visite le Campo-Santo à Pise s'est-il jamais arrêté sans respect devant ces fresques à demi effacées qui couvrent encore les murailles? Ces fresques ne valent pas grand'chose; si on les donnait pour un ouvrage contemporain, nous ne daignerions pas y prendre garde; mais le voyageur les salue avec un profond respect, quand on lui dit que Raphaël est venu travailler et s'inspirer devant elles. N'y a-t-il pas un orgueil mal placé à vouloir, dans ses premiers essais, voler de ses propres ailes? N'y a-t-il pas une sévérité injuste à blâmer l'écolier qui respecte le maître? Non, non, en dépit de l'orgueil humain, des flatteries et des craintes, les artistes ne cesseront jamais d'être des frères; jamais la voix des élus ne passera sur leurs harpes célestes sans éveiller les soupirs lointains de harpes inconnues; jamais ce ne sera une faute de répondre par un cri de sympathie au cri du génie: malheur aux jeunes gens qui n'ont jamais allumé leur flambeau au soleil! Bossuet le faisait, qui en valait bien d'autres.

Voilà ce que j'avais à dire au public avant de lui donner ce livre, qui est plutôt une étude, ou, si vous voulez, une fantaisie, malgré tout ce que ce dernier mot a de prétentieux. Qu'on ne me juge pas trop sévèrement: j'essaye.

J'ai, du reste, à remercier la critique des encouragements qu'elle m'a donnés, et, quelque ridicule qui s'attache à un auteur qui salue ses juges, c'est du fond du cœur que je le fais. Il m'a toujours semblé qu'il y avait autant de noblesse à encourager un jeune homme, qu'il y a quelquefois de lâcheté et de bassesse à étouffer l'herbe qui pousse, surtout quand les attaques partent de gens à qui la conscience de leur talent devrait, du moins, inspirer quelque dignité et le mépris de la jalousie[C].

NOTES:

[A] David d'Angers.

[B] Au moment où l'auteur écrivait ces lignes, il avait déjà publié les Contes d'Espagne et d'Italie et la première partie du Spectacle dans un fauteuil. Il répond ici aux critiques qui l'accusaient d'avoir imité dans ces deux ouvrages divers poëtes français et étrangers.

[C] Cet avant-propos ne se trouve que dans la première édition in-octavo des comédies. L'auteur le retrancha des éditions suivantes, à cause du dernier mot où l'on remarque un sentiment d'amertume qui ne se rencontre plus dans aucun autre passage de ses ouvrages. En maintes occasions, Alfred de Musset eut à se plaindre de l'envie; c'est l'unique fois de sa vie qu'il en ait témoigné quelque chagrin; encore n'eut-il rien de plus pressé que d'en effacer le souvenir. Mais, s'il a pardonné aux envieux, ce n'est point une raison qui nous oblige à priver le public de cet écrit.


AU LECTEUR

À la suite de chaque pièce de théâtre on trouvera les additions et changements exécutés par l'auteur pour la représentation. Des chiffres indiquent les renvois aux variantes. Les passages enfermés entre crochets [] sont ceux qu'on ne récite pas à la scène. Le lecteur connaîtra ainsi le texte primitif, que nous avons recherché avec soin, et la version destinée au théâtre. Parmi les passages que l'auteur a cru devoir supprimer, quelques-uns ont été déjà rétablis par les artistes, et pareille chose arrivera encore, sans aucun doute; mais si, avec le temps, la seconde version subit de nouvelles modifications, ce ne sera que pour se rapprocher de la première, qui est désormais invariable.