—Ce petit coin de terre vaut pour moi tous les mondes!...
Mais alors j'avais vingt ans et j'étais tourmenté par les aspirations et les ardeurs de la vingtième année...
Alors je ne voyais que deux routes d'ouvertes devant mes yeux, mes pas et mes désirs.
L'une, étroite, rocailleuse, malaisée, avec un soleil ardent, sans ombrages,—un steppe aride, une sierra maudite, un terrain effrité, pelé, brûlé, sordide,—une voie antique bordée de tombeaux et de débris,—les tombeaux des voyageurs morts avant d'arriver, les débris des obstacles qu'ils ont brisés pour arriver...
C'est la route du labeur obstiné, de l'intelligence vaillante, du courage surhumain!... C'est le chemin que prennent les grands esprits et les grands cœurs. Quand on y tombe, épuisé et découragé, c'est sur un roc aigu,—sur la calomnie ou sur l'indifférence; on s'en relève brisé, désenchanté, en lambeaux, pour aller expirer plus loin de fatigue, de douleur, de soif, de faim, et plus cruellement, car, de cette pierre où l'on tombe sans pouvoir s'en relever, on entrevoit le but à atteindre avant de fermer pour jamais des yeux désespérés...
Ne tombez jamais, vous qui vous êtes engagés dans cette âpre voie; ne tombez jamais! Il y a là,—derrière ces tombeaux, ces ruines, ces broussailles,—des hyènes hideuses qui n'attendent que votre chute pour se ruer sur vous!...
Cette noble route,—ce calvaire!—c'est la route de la gloire et du succès!...
Celle-là on ne l'indique à personne, car tout le monde la prend. C'est la grande route! Elle a de la poussière qui aveugle, mais elle a aussi des cabarets à enseigne de gui où l'on se désaltère. Il y a des bornes de distance en distance pour faire plaisir aux gens qui tiennent à savoir combien de lieues ils ont faites,—pour se reposer,—et quelle heure il est,—pour manger.
C'est une route royale! c'est le pavé du roi, des bourgeois et des manants; il y a peu ou point d'ornières, et quand par hasard il y a un petit trou où l'on courrait risque de tomber et de s'y enfoncer une côte, il y a,—à côté—un garde-fou, ou un garde champêtre qui vous arrête au nom de la loi, et vous empêche,—au nom de cette paternelle loi—de vous faire aucun mal.